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Comme Mme Jourdain, elle aurait pu dire:

Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours de
fcheux inconvnients. Je ne veux point qu'un gendre puisse ma fille
reprocher ses parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de
m'appeler leur grand'maman. S'il fallait qu'elle me vnt visiter en
quipage de grande dame, et qu'elle manqut, par mgarde, saluer
quelqu'un du quartier, on ne manquerait pas aussitt de dire cent
sottises. Voyez-vous, dirait-on, cette madame la marquise qui fait
tant la glorieuse? c'est la fille de monsieur Jourdain, qui tait trop
heureuse, tant petite, de jouer la madame avec nous. Elle n'a pas
toujours t si releve que la voil, et ses deux grands-pres vendaient
du drap auprs de la porte Saint-Innocent. Ils ont amass du bien
leurs enfants, qu'ils paient maintenant, peut-tre, bien cher en l'autre
monde; et l'on ne devient gure si riche tre honntes gens. Je ne
veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m'ait
obligation de ma fille, et qui je puisse dire: Mettez-vous l, mon
gendre, et dnez avec moi[131].

[Note 130: Saint-Simon, _Mmoires_, t. III, ch. xxxiv.]

[Note 131: Molire, _le Bourgeois gentilhomme_, acte III, scne XII.]

Ce n'taient pas seulement les gentilshommes qui pousaient des filles
de robe ou de finance; les hommes de robe et les financiers pousaient,
eux aussi, des filles nobles et pauvres. Ces msalliances, il est vrai,
taient plus rares, parce que, si le gentilhomme gardait son titre,
la femme perdait le sien[132]. Aussi quels cuisants chagrins pour
l'amour-propre de ces jeunes filles! Quels ddains pour les familles
qu'elles honoraient de leur alliance! L'une d'entre elles pouse le
fils d'un laquais. Une jeune fille de grande maison est sacrifie un
magistrat octognaire. La premire femme de Samuel Bernard tait la
fille d'une faiseuse de mouches; les deux autres sont de noble race, et
il a plus de soixante-dix ans, lorsqu'il pouse la dernire!


[Note 132: Duclos, _Considrations sur les moeurs_, ch. X.]

Les filles de la noblesse pauvre n'taient pas les seules que l'on
jetait dans les familles de la finance.

Mme de Soyecourt veut laisser sa fortune ses fils. Pour marier sa
fille sans dot, elle l'unit au fils d'un homme mpris, mais riche. La
Providence la chtie en permettant que, dans une bataille, ses fils
soient tus tous les deux. Le nom et les biens de ces vaillants jeunes
gens passent dans la descendance plbienne de leur soeur: spectacle qui
indigne Saint-Simon.

Il arrivait qu'un financier, en pousant une fille noble, lui
reconnaissait une dot et lui fixait un douaire.

Par ces msalliances, les positions sociales se mlent sans cependant
se confondre. Le prsident Le Coigneux qui, disait-on, avait un potier
d'tain pour anctre, tenait par ses alliances une tte couronne et
un apothicaire dont les geles de groseille taient recherches. De la
race de l'apothicaire sortira une princesse de Lorraine[133].

[Note 133: E. Bertin, _les Mariages dans l'ancienne socit
franaise_.]

Le besoin d'argent a rconcili la noblesse avec la roture, dit La
Bruyre, et a fait vanouir la preuve des quatre quartiers....

Il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands
princes par une extrmit, et par l'autre au simple peuple[134].

[Note 134: La Bruyre, ch. XIV, _De quelques usages_.]

L'amour aussi produisait des msalliances.

Le cardinal de Richelieu, lguant son titre de duc son petit-neveu,
Armand de Wignerod, et la descendance de celui-ci, disait dans son
testament: Je dfends mes hritiers de prendre alliance en des
maisons qui ne soient pas vraiment nobles, les laissant assez
leur aise pour avoir plus gard la naissance et la vertu qu'aux
commodits et aux biens.

Le nouveau duc de Richelieu contracta une alliance, noble, il est vrai,
mais disproportionne son ge et aux ambitions de son rang. Son frre
pousa, lui, la fille d'une femme de chambre de la reine Anne. La
duchesse d'Aiguillon, tante et tutrice des petits-neveux de Richelieu,
fut douloureusement blesse de leurs mariages. Mes neveux vont de pis
en pis, disait-elle; vous verrez que le troisime pousera la fille du
bourreau[135].

[Note 135: Bonneau-Avenant, _la Duchesse-d'Aiguillon_.]

L'amour, sentiment rare dans les alliances matrimoniales, apparat
surtout dans les mariages clandestins que le monde et les tribunaux
mmes traitaient avec d'autant plus d'indulgence que l'on ne savait
que trop quelle dure contrainte les parents faisaient peser sur leurs
enfants pour les marier au gr de leurs ambitions.

L'amour apparat aussi, meurtri et sacrifi, chez ces princesses qui ne
peuvent, elles surtout, couter la voix du coeur. Ne parlons pas de la
grande Mademoiselle qui, pour son malheur, semble avoir pu pouser
en secret le gentilhomme qui le roi lui-mme n'avait pu la marier
publiquement. Jetons un regard sur un autre spectacle. Une nuit d't,
dans le parc de Saint-Cloud, au-dessus de la cascade, un jeune homme,
une jeune fille, la plus belle crature que Dieu ait faite, sont
agenouills l'un prs de l'autre. Le jeune homme a noblement refus le
sacrifice que la jeune fille voulait lui faire en l'pousant; il lui a
jur de ne se marier jamais et d'aller se faire tuer l'arme. A son
tour, elle lui fait un serment: c'est de quitter la cour et de prendre
le voile. Il lui baise la main en pleurant. Tels sont les adieux
qu'changent une fille du rgent et M. de Saint-Maixent.

Elle est devenue abbesse de Chelles, et il a reu un boulet dans
la poitrine, un boulet espagnol. Il n'avait pas vingt ans! disait
soixante-huit ans plus tard un ami de M. de Saint-Maixent, un vieux
rou de la Rgence, et qui, malgr le cynisme habituel de son langage,
s'attendrissait au souvenir de ce pur amour[136].

[Note 136: Mme d'Oberkirch, _Mmoires_. Sur les excentricits de
l'abbesse de Chelles, voir Duclos, _Mmoires_, d. de M. Barrire, et
l'Introduction de l'diteur. Elle mourut saintement.]

Vers la fin de ce mme XVIIIe sicle, la princesse Louise-Adlade
de Bourbon-Cond, unie par une tendre affection au marquis de la
Gervaisais, s'effraye lorsqu'elle sent que cette amiti est devenue de
l'amour. Elle dit un dernier adieu celui qu'elle aime. Mais, comme
le fait remarquer l'diteur de ses _Lettres intimes_[137], elle offrit
Dieu, non un coeur tout palpitant d'une affection humaine, mais un coeur
qui avait consomm jusque dans ses dernires profondeurs l'immolation de
son amour: ce coeur tait digne d'tre un holocauste[138].

[Note 137: _Lettres intimes_ de Mlle de Cond M. de la Gervaisais
(1786-1787), dition de M. Paul Viollet. Paris, 1878.]

[Note 138: Cf. ma brochure: _l'Htel de Mlle de Cond_, Paris, 1882.
(Extrait de la _Revue du Monde catholique_)--Dans notre sicle, la
princesse devint la fondatrice des Bndictines du Temple.]

De tant de mariages qui se contractent tous les jours, combien en
voit-on o se trouve la sympathie des coeurs? demande Bourdaloue qui
dclare nergiquement que les mariages contracts sans attachement
produisent de criminels attachements sans mariage[139].

[Note 139: Bourdaloue, _Sermon pour le deuxime dimanche aprs
l'piphanie. Sur l'tat du mariage_.]

Il fallait des parents chrtiens comme les Noailles, pour demander
leur fille si son coeur ratifiait le choix qu'ils avaient fait de son
poux. coutons l'accent mu avec lequel le marchal de Noailles annonce
sa vieille mre qu'il a fianc sa fille au comte de Guiche: Je vous
prie de demander Dieu d'y mettre sa bndiction. Je n'en ai jamais
demand aucun (mariage) Dieu particulirement, mais seulement celui
qui serait le meilleur pour le salut de ma fille et pour le ntre; c'est
ce qui me fait croire que c'est sa volont et qu'il bnira mes bonnes
intentions. Je vous prie de le bien demander Dieu. Aprs avoir propos
ma fille tous les jeunes gens marier et mme ceux qui nous ne
prtendions pas, elle nous dit, sa mre et moi, qu'elle aimait mieux
M. le comte de Guiche et M. d'Enrichemont, et de ces deux derniers le
comte de Guiche; elle s'est mise pleurer lorsque nous lui avons dit la
chose, et tmoigner une modestie et une honntet dont tout le monde a
t trs content: vous l'auriez t fort, si vous l'aviez vue[140].

[Note 140: L'auteur des _Mariages dans l'ancienne socit franaise_,
M. E. Bertin, a trouv ce document dans le _Recueil des lettres
concernant la famille de Noailles_, Bibliothque nationale, mss. 6919.]

Le coeur se repose quand, au milieu de tous les scandaleux agissements
qui font d'un lien sacr un march, l'on entend cette voix paternelle
qui considre dans le mariage le bonheur et la sanctification des poux.
Et, mme dans un milieu moins imprgn de la pense chrtienne, lorsque
l'on voit une jeune fille, non plus sacrifie l'orgueil de sa famille,
mais trouvant dans son mariage la ralisation de ses voeux, on conoit
le ravissement avec lequel Mme de Svign contemple ce charmant
spectacle: La cour est toute rjouie du mariage de M. le prince de
Conti et de Mlle de Blois. Ils s'aiment comme dans les romans. Le roi
s'est fait un grand jeu de leur inclination. Il parla tendrement sa
fille, et l'assura qu'il l'aimait si fort, qu'il n'avait point voulu
l'loigner de lui. La petite fut si attendrie et si aise, qu'elle
pleura. Le roi lui dit qu'il voyait bien que c'est qu'elle avait de
l'aversion pour le mari qu'il lui avait choisi; elle redoubla ses
pleurs: son petit coeur ne pouvait contenir tant de joie. Le roi conta
cette petite scne, et tout le monde y prit plaisir. Pour M. le prince
de Conti, il tait transport, il ne savait ni ce qu'il disait ni ce
qu'il faisait; il passait par-dessus tous les gens qu'il trouvait en
chemin, pour aller voir Mlle de Blois. Mme Colbert ne voulait pas qu'il
la vt que le soir; il fora les portes, et se jeta ses pieds, et
lui baisa la main. Elle, sans autre faon, l'embrassa, et la revoil
pleurer. Cette bonne petite princesse est si tendre et si jolie, que
l'on voudrait la manger.



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