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Une femme
que Brantme qualifie d'_honnte_, crit un conte pour narrer d'ignobles
aventures qui lui sont personnelles. La morale de ce rcit est que le
plaisir de tromper un mari ajoute du prix la faute commise.

Bussy-Rabutin conseille Mme de Svign d'agrer la cour du prince de
Conti, et lui demande impertinemment la survivance. Le mariage du duc de
Ventadour est l'objet de propos aussi lgers que spirituels[173]. On peut
se faire une ide de la libert de langage qui rgnait alors en lisant
ce qu'crivaient au XVIe sicle Marguerite d'Angoulme, et au XVIIe,
avec une crudit moindre, Mme de Svign; et cependant ces deux
charmants crivains taient d'honntes femmes. Au XVIIIe sicle, Mme
d'Oberkirch, leve dans les moeurs svres de l'Alsace, est si
tonne de la dsinvolture de langage avec laquelle s'exprime Mme de
Clermont-Tonnerre, que celle-ci s'arrte court. En rappelant ce fait,
Mme d'Oberkirch ajoute: Je ne puis me faire ces manires _lgantes_,
et je crois que je ne m'y ferai jamais[174].

[Note 173: Bussy-Rabutin, Mme de Svign, 10 juin 1654; Mme de
Svign, Mme de Grignan, 27 fvrier 1671; Mme d'Oberkirch, _Mmoires_,
etc.]

[Note 174: Mme d'Oberkirch, _Mmoires_.]

Les grandes dames n'taient pas plus rserves dans leurs lectures
que dans leurs conversations. Les contes de La Fontaine sont lus par
d'honntes femmes. Au temps des Valois, un horrible ouvrage est achet
son pesant d'or par des femmes du monde. Nous savons dj qu' la mme
poque les plus infmes gravures n'effrayaient ni les jeunes filles ni
les femmes de la cour. Deux sicles plus tard, les provocantes peintures
de Boucher n'effaroucheront pas les belles dames.

Ces femmes mondaines ne sauront bien souvent faire respecter en elles ni
la dignit de la veuve, ni l'autorit de la mre. Cette femme qui, la
mort de son mari, semble ou dans la dfaillance de l'agonie, ou dans la
folie du dsespoir, joue plus d'une fois une triste comdie. Or, aprs
tous ces grands mystres jouez, et ainsi qu'un grand torrent, aprs
avoir fait son cours et violent effort, se vient remettre et retourner
son berceau, comme une rivire qui a aussi est desborde, ainsi aussi
voyez-vous ces veufves se remettre et retourner leur premire nature,
reprendre leurs esprits, peu peu se hausser en joie, songer au monde.
Au lieu de testes de mort qu'elles portoient, ou peintes, ou graves et
esleves; au lien d'os de trespassez mis en croix ou en lacs mortuaires,
au lieu de larmes, ou de jayet ou d'or maill, ou en peinture; vous les
voyez convertir en peintures de leurs marys portes au col, accommodes
pourtant de testes de mort et larmes peintes en chiffres, en petits
lacs; bref, en petites gentillesses, desguises pourtant si gentiment,
que les contemplant pensent qu'elles les portent et prennent plus pour
le deuil des marys que pour la mondanit. Puis, aprs tout, ainsi qu'on
voit les petits oiseaux, quand ils sortent du nid, ne se mettre du
premier coup la grande vole, mais, vollelant de branche en branche,
apprennent peu peu l'usage de bien voler; ainsi les veufves, sortant
de leur grand deuil dsespr, ne le monstrent au monde si-tost qu'elles
l'ont laiss, mais peu peu s'esmancipent, et puis tout coup jettent
et le deuil et le froc de leur grand voile sur les orties, comme on dit,
et mieux que devant reprennent l'amour en leur teste...[175]

[Note 175: Brantme, _l. c._ Comp. Montaigne, _Essais_, livre II, ch.,
XXXV.]

Plus d'une femme n'a vu en effet, dans le veuvage, que la libert qui
lui est donne. Le veuvage! c'est le triomphe de la grande coquette:
Molire ne l'a pas oubli.

Et quel respect peuvent inspirer leurs enfants ces femmes mondaines
qui n'ont pas su tre mres, ou qui ne se sont souvenues de ce titre que
pour exercer sur leurs filles une influence corruptrice?

Devant des moeurs, ici lgres, l dpraves, faut-il s'tonner des
rigoureux jugements que portent sur les femmes les moralistes du XVIe
et du XVIIe sicles? Faut-il s'tonner qu'au XVIIIe sicle, l'auteur
de l'_Esprit des lois_ ait prononc cet arrt svre: La socit des
femmes gte les moeurs[176]? Trouverons-nous dsormais trange que
Montaigne parle trop souvent de la femme comme d'une esclave de harem,
et qu'il la mconnaisse au point de dire qu'elle est plus porte que
l'homme la sensualit[177]? Grave erreur que celle-l, et dans laquelle
a t bien loin de tomber un auteur qui, de nos jours, a dit cependant
beaucoup de mal des femmes[178].

[Note 176: Montesquieu, _Esprit dos lois_, livre XIX, ch. viii.]

[Note 177: Montaigne, _Essais_, livre II, ch. xv: livre III. ch. v.]

[Note 178: A. Dumas, _l'Homme-femme_.]

Suivant Montaigne, la chastet de la femme n'est que grimace, ou plutt
c'est une coquetterie de plus. Ainsi en juge La Rochefoucauld. Il est
vrai que ce paradoxal crivain donne d'autres mobiles encore la vertu
des femmes: la vanit, la honte, le got du repos, le souci de la
rputation, la froideur naturelle, ou bien quelque aversion pour l'homme
qui les aime. Ailleurs il dira plus insolemment encore: La plupart des
honntes femmes sont des trsors cachs, qui ne sont en sret que parce
qu'o ne les cherche pas.--Il y a peu d'honntes femmes qui ne soient
lasses de leur mtier. C'est odieux, mais l'indignation que causent de
telles maximes, ne diminue-t-elle pas quand on sait quelles femmes les
hommes de cour avaient trop souvent sous les yeux? Elles prouvaient
au moraliste qu'il y avait peu de femmes dont le mrite survct
la beaut[179]. Ce n'est pas dire qu'il faille recueillir comme un
renseignement statistique, le chiffre que Boileau nous donne quant au
nombre des femmes fidles:

...Et dans Paris, si je sais bien compter,
Il en est jusqu' trois que je pourrais citer.

[Note 179: La Rochefoucauld, _Maximes_, 204, 205, 220, 333, 307, 368,
474.]

Boileau a pris soin de nous avertir que ce n'tait l qu'une figure de
rhtorique, et qu'il ne fallait pas prendre les potes la lettre[180].
Quoi qu'il en soit, il est vident que ce qui a frapp notre pote, ce
n'est pas le grand nombre des honntes femmes.

[Note 180: Boileau, _Satires_, et note de 1713; Lettres Brossette, 5
juillet 1706]

Suivant La Rochefoucauld, la femme a un tel fond de coquetterie qu'elle
n'en connat pas elle-mme la mesure; elle la dompte plus difficilement,
que la passion; et c'est cette coquetterie qu'elle prend souvent pour de
l'amour. La Bruyre n'est pas tout fait de cet avis. Il remarque que
dans l'amour, la femme a plus de tendresse que l'homme. En revanche, il
dclare qu'elle lui est infrieure en amiti. Sur ce dernier point il
ne s'loigne gure de LaRochefoucauld[181]. Montaigne, lui non plus, ne
croyait pas la femme capable d'amiti[182]. Une femme dont le fidle
attachement le suivit au del du tombeau, Mme de Gournay lui prouva
qu'il s'tait tromp. Mme de Sabl et Mme de la Fayette donnrent aussi
La Rochefoucauld un dmenti analogue[183]. Et o donc se trouverait
l'amiti, sinon dans le coeur de la femme, ce coeur qui a besoin de se
dvouer jusqu'au sacrifice?

[Note 181: La Rochefoucauld, _Maximes_, 241, 277, 332, 334, 440. La
Bruyre, _Caractres_, iii.]

[Note 182: Montaigne, _Essais_, livre I, ch. xxvii.]

[Note 183: Voir plus loin, ch. iii.]

Juge peu digne de s'lever aux hauteurs de l'amiti, la femme ne mrite
gure non plus la confiance, s'il faut eu croire La Bruyre, qui la
suppose plus fidle garder son secret que celui d'autrui. Il semble au
contraire que la femme se trahit plus facilement elle-mme qu'elle ne
trahit les autres. Mais il est vrai que La Bruyre juge de la femme
d'aprs les coquettes de son temps, ou plutt, les coquettes de tous les
temps. Et les Climnes ne manquaient pas au xviie sicle. Malgr le
stigmate vengeur dont Molire avait marqu ce type, il ne cessa de
faire cole, triste cole laquelle le XVIIIe sicle fournit le plus
d'lves.

Aux yeux de La Bruyre, la femme est extrme en tout, dans le bien comme
dans le mal. Nous n'y contredirons pas. Suivant ce moraliste, la plupart
des femmes n'ont gure de principes: elles se conduisent absolument par
le coeur et dpendent pour leurs moeurs de ceux qu'elles aiment[184]. La
Bruyre n'tend heureusement pas la totalit des femmes un semblable
jugement. Sans doute, en matire d'opinion, et en toute chose qui
n'intresse pas la conscience, la femme se laisse plutt guider par des
sentiments que par des ides; mais quant aux moeurs et aux croyances
dont elle a reu les immuables principes dans une solide ducation
chrtienne, elles ne les sacrifiera jamais ses plus vives tendresses
mmes; loin de l, c'est elle qui en fera rgner autour d'elle la
bienfaisante influence.

[Note 184: La Bruyre, _Caractres_, iii, Des Femmes.]

D'ailleurs, mme considre comme une crature toute d'impression, la
femme est-elle bien souvent aussi passive que le pense La Bruyre?
Montaigne n'en tait pas trs persuad. Il ne la juge pas si prompte
se ranger l'avis d'autrui, tmoin l'amusante histoire de la Gasconne.
Certes il se garde bien de nier l'impressionnabilit de la femme; mais
suivant lui, cette impressionnabilit est moins passive qu'active; et
toujours, d'aprs le vieux sceptique, la femme s'exaspre d'autant plus
que la contradiction lui est oppose par le froid raisonnement.

Devant la femme imprieuse, acaritre, que Montaigne dpeint et qui
servira de modle Boileau[185], je comprends que le premier ait accept
cet idal du mariage: un mari sourd, une femme aveugle. Il me semble
cependant que, dans cette dfinition, tout n'est pas la charge de la
femme, puisque la ccit de l'pouse n'est pas moins indispensable la
paix du mariage que la surdit de l'poux.

[Note 185: _Satires_, x.]

Montaigne ne nous parat pas trs convaincu ici du bonheur que peut
apporter le mariage, le mariage qu'il considre comme un march qui n'a
que l'entre libre. Pour La Rochefoucauld il y a de bons mariages;
mais il n'y en a point de dlicieux.

Heureusement, ct de ces portraits peu flatteurs de la femme,
ct de ces tableaux peu enchanteurs de la flicit conjugale, nous
trouverons, sinon dans La Rochefoucauld, du moins dans Montaigne, dans
La Bruyre, dans Montesquieu, d'autres traits qui tmoignent que, dans
un monde corrompu, il y avait encore d'honntes femmes et de bons
mnages.

La dmoralisation avait, du reste, t progressive.



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