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Pendant treize annes,
celle qu'un matre a nomme: _Une Artmise au XVIIIe sicle_[220], eut la
douleur de vivre ddouble, de sentir cet abandon, cette chute,
pour ainsi dire, d'une me qui, accoutume s'appuyer sur une autre,
s'affaisse et perd son ressort en perdant son appui[221]: peine d'autant
plus irrmdiable que nulle esprance ne vient en adoucir l'amertume.
Mme de Beauvau croit que son mari se survit en elle; elle vit en sa
prsence, elle lui soumet tous ses actes pour savoir s'ils sont dignes
de lui, elle s'applique l'imiter pour qu'il ait en elle une digne
continuation d'existence; mais cette prolongation de la vie aprs la
mort est la seule laquelle elle croie. Imbue des funestes doctrines du
XVIIIe sicle, elle n'a pas foi en l'me immortelle; elle attend, non la
fusion des mes dans le ciel, mais la runion des cendres dans un mme
tombeau. Son me est vide de croyances religieuses, et son coeur est
rebelle aux clestes esprances. Elle croit la tombe o tout finit.
Elle a la religion du spulcre... Qu'on aimerait voir, par instants,
dans ces pages assombries par une si persvrante angoisse, et
par-dessus ce champ des morts o l'infortune ne regarde que la terre,
quelque coin d'azur du ct du ciel![222]

[Note 220: Cuvillier-Fleury, _Posthumes et revenants_. Paris, 1879.]

[Note 221: _Souvenirs de la marchale princesse de Beauvau_.]

[Note 222: Cuvillier-Fleury, _Posthumes et revenants_.]

Combien plus douces sont les images que nous prsentent, du XVIIe au
XVIIIe sicle, ces nombreux tombeaux o sont runis des poux, grands
seigneurs, bourgeois ou simples paysans! Leurs effigies sont reproduites
sur la pierre, et leurs mains qui se joignent dans l'attitude de la
prire nous disent que ce n'est pas seulement dans ce froid spulcre
qu'ils ont espr la runion suprme[223].

[Note 223: Voir de nombreux exemples dans les _Inscriptions de la
France_ recueillies par M. de Guilhermy.]

Tantt la femme est partie la premire, bnissant son mari, ses enfants,
et fatigue de la route, s'est endormie dans la paix du Christ aprs
avoir rempli sa mission. La duchesse de Liancourt, dont nous avons
souvent remarqu les fortes penses, va quitter celui qui, pendant
cinquante-quatre ans, a t son compagnon de route, celui qui d'abord
a march dans la voie mondaine et qu'elle a ramen dans le sentier du
Seigneur. Tous deux alors, suivant un exemple que nous avons souvent
constat dans la Gaule chrtienne et pendant le moyen ge, n'ont plus
voulu tre que frre et soeur.

Lorsqu'elle sent approcher la mort, Mme de Liancourt, cette vaillante
chrtienne, se fait porter au lieu o sa spulture est marque; et avant
de fermer les yeux elle dit son mari: Je m'en vas; apparemment
nous ne serons pas spars longtemps; car l'ge o nous sommes, le
survivant suivra bientt. Je pars donc dans l'esprance de vous revoir.
Ce qu'il y a de sensible dans l'amiti des chrtiens, n'est rien. Il n'y
a de grand que la charit, qui demeure toujours, et qui est bien plus
parfaite dans le ciel que sur la terre. C'est par elle que nous serons
toujours insparablement unis.. Et si Dieu me fait misricorde, je le
prierai qu'il nous runisse bientt. Le duc fondait en larmes, ainsi
qu'un prtre qui tait prs de la mourante. Et elle, s'tonnant de voir
pleurer l'homme de Dieu, qui, croyait-elle, devait consoler son mari,
elle lui tmoignait sa surprise et ajoutait: Pour moi, grce Dieu, je
suis en paix. Peut-on tre fche d'aller voir Jsus-Christ? Si l'on a
quelque chose mettre sur ma tombe, il faut que ce soit: Je crois que
mon Rdempteur est vivant, et que je le verrai en ma chair[224].

[Note 224: _Rglement donn par une dame de haute qualit_, etc.
Avertissement plac en tte de l'ouvrage.]

Dans un projet de testament dress vers 1678, un membre de la famille
Godefroy, un historiographe de France, directeur de la Chambre des
comptes de Lille, recommande son me Dieu et lui offre un voeu
touchant au sujet de la digne femme qui lui survit:

Je prie Dieu de tout mon coeur de vouloir estre sa toute puissante
consolation aprs mon trespas, de la bnir et luy donner les forces et
le courage de supporter chrestiennement nostre sparation dans l'espoir
de se retrouver unis en la patrie cleste, et de la vouloir conserver
encore quelque temps, s'il luy plaist, pour l'ducation et la protection
des enfans provenus de nostre mariage[225].

[Note 225: _Les savants Godefroy_. Mmoires d'une famille pendant les
XVIe, XVIIe et XVIIIe sicles.]

En 1736, aprs la mort d'une femme de bien, le veuf crit dans son Livre
de raison: Dieu veuille la recevoir dans son saint paradis! Qu'il
rcompense par une ternit de gloire ses bonnes qualits et la
tendresse qu'elle a eue toujours pour moy et pour mes enfans[226].
Dix-sept ans aprs, l'un de ces enfants, un fils, veuf, lui galement,
exprime aussi dans son chagrin les esprances de la vie ternelle:
L'union tendre, sincre et inaltrable, qui avoit toujours rgn entre
nous, sa pit, ses vertus et l'attachement inexprimable qu'elle avoit
pour moy, me la rendoient infiniment chre. Elle faisoit tout mon
plaisir et toute ma consolation. Le Seigneur ne pouvoit me frapper par
un endroit plus sensible. Que sa sainte volont soit faite! Je le prie
de luy faire misricorde et de me donner la consolation dont j'ay
besoin. Qu'il me fasse la grce de nous rejoindre l'un et l'autre dans
son paradis, pour le bnir et le louer ternellement. Ainsi soit-il[227].

[Note 226: Livre de raison de Jean Laugier, cit par M. de Ribbe, _les
Familles et la Socit franaise avant la Rvolution_.]

[Note 227: Livre de raison de Jean-Baptiste Laugier, cit dans le mme
ouvrage.]

Heureux ceux qui, dans leur deuil, avaient ces perspectives sur
l'infini! C'est l qu'tait la force de la veuve chrtienne, la veuve
vraiment veuve, dont le type austre et touchant se conservait toujours.

Bien des femmes, pendant les trois sicles qui nous occupent, ne
voulurent plus, dans leur veuvage, que servir Dieu et les pauvres. Il en
est qui, dans une bien tendre jeunesse, se vouent cette mission, comme
cette comtesse de Gisors que j'ai nomme, et avant elle, comme la sainte
marquise de Grignan qui, toute la prire, la charit, l'tude,
ne sortait que pour aller l'glise; et se renfermait dans le logis
solitaire o elle ne recevait personne, mais o une belle bibliothque
offrait son esprit cultiv les seules distractions dont elle pt
jouir[228]. Et comment ne pas rappeler ici le nom de Mme de Chantal qui,
aprs avoir t broye aux pieds de Dieu par son veuvage, s'leva
l'hrosme de la charit et au plus haut sommet de la saintet?

[Note 228: Saint-Simon, _Mmoires_, d. Chruel, t. III, ch. x.]

Les derniers adieux des poux, les dispositions testamentaires du mari,
tmoignent du respect, de la reconnaissance, de la confiante tendresse
que la femme chrtienne inspirait au chef de la famille. Quelle motion
contenue, quelle gravit religieuse dans ces paroles que, sur son lit
de mort, La Botie adresse sa femme: Ma semblance, dit il (ainsi
l'appelloit il souvent, pour quelque ancienne alliance qui estoit entre
eulx), ayant est joinct vous du sainct noeud de mariage, qui est l'un
des plus respectables et inviolables que Dieu nous ait ordonn bas
pour l'entretien de la socit humaine, je vous ay ayme, chrie et
estime autant qu'il m'a est possible; et suis tout asseur que
vous m'avez rendu reciproque affection, que je ne saurois assez
recognoistre. Je vous prie de prendre de la part de mes biens ce que je
vous donne, et vous en contenter, encores que je sache bien que c'est
bien peu au prix de vos mrites[229].

[Note 229: _Montaigne_, Lettre I, monseigneur de Montaigne.]

C'est surtout quand le mourant laisse des enfants que ses dernires
recommandations tmoignent de sa vnration pour sa femme. Comme le
souverain qui, en expirant, laisse le pouvoir son successeur, le chef
de famille transmet la mre de ses enfants le gouvernement de la
maison, la tutelle des mineurs, l'administration de leurs biens,
l'usufruit de leur patrimoine. Suivant une coutume de Provence, il
dispense la mre de famille de tout inventaire, de toute reddition de
comptes[230]. Les enfants fussent-ils mme majeurs, le pre peut stipuler
que la mre gardera l'administration du bien qu'il laisse[231]. Il fait
plus: il ne se contente pas de lui donner une part d'enfant, il la nomme
hritire universelle, la charge de rgler elle-mme la succession
paternelle selon le mrite de ses enfants. Un paysan provenal dit dans
son testament, dat du 12 janvier 1664, qu'il en agit ainsi pour donner
sa femme plus de subject de se faire porter l'honneur et le respect
qu'un enfant doit porter sa mre[232]. Vers 1678, dans un projet de
testament que j'ai dj cit, un Godefroy institue hritire universelle
sa chre femme dont il a continuellement prouv la fidlit et
l'affection. En priant Dieu de la laisser encore sur la terre pour
lever et protger leurs enfants, il ajoute: Je dsire et entends
qu'elle ait seule la garde et la conduite de nos dits enfans, et
qu'elle soit la seule tutrice ainsy qu'elle est bonne mre; qu'elle ait
l'entire administration et disposition de tout le peu que je laisse de
biens au monde, qui ne sauroit jamais estre en meilleures mains ny sous
un plus seur gouvernement. Je recommande et en charge sur toute chose
selon Dieu tous mes dits enfans d'obir leur bonne mre, la servir,
lui dfrer, la respecter et l'honorer en toutes choses, sans luy faire
jamais de desplaisir ny dsobissance... ne perdant jamais la mmoire
et la reconnaissance de tant de faveurs et bonts qu'ils en ont
continuellement ressenti[233].

[Note 230: En Provence la dispense d'inventaire est tablie l'tat
de coutume, et elle est peu prs sans exceptions. La mre de famille
est si haut place, que prohibition absolue est faite tous juges,
officiers de justice, gens d'affaires, de lui demander aucun compte de
son administration et de lui crer la moindre difficult.



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