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Il faut en conclure que nous ne devons
pas prendre trop la lettre les maximes perverses que la reine de
Navarre met sur les lvres de quelques-uns de ces person nages. D'eux
aussi l'on pourrait dire qu'ils sont des fanfarons de vices.

Il ne me reste plus qu' regretter que la plume d'une femme aussi
vertueuse que Marguerite ait retrac plus d'une conversation o la
licence du langage ne traduit que trop l'immoralit de la pense. Que
d'expressions malsonnantes elle, femme, fait employer ici non seulement
devant les femmes, mais par la femme mme[276]! Je ne reconnais pas ici
le chaste langage des lettres et des posies de Marguerite; et, en
remarquant ce contraste, je me suis demand s'il ne faudrait pas accuser
les premiers diteurs de l'_Heptamron_ d'avoir prt la reine de
Navarre la licence de leur style. Les dernires recherches de la science
bibliographique sont venues confirmer mon impression: les endroits les
plus immoraux de l'_Heptamron_ sont dus Gruget[277]. Toutefois, il
existe encore l'actif de Marguerite des pages trop nombreuses dont
j'aimerais fort lui voir disputer aussi la maternit. A la dcharge
de la princesse, nous avons besoin de nous rappeler qu'habitue
l'excessive libert qui caractrise la langue du XVIe sicle, elle
ne remarquait pas toujours peut-tre les images qui nous choquent si
vivement aujourd'hui dans ses contes.

[Note 276: Tmoin les scandaleux propos de Nomerfide (Mme de
Montpezat-Corbon, suivant la conjecture de M. Frank).]

[Note 277: M. Frank, notes de l'_Heptamron_.]

Nous l'avons vu. Si la causerie franaise scintille pour la premire
fois dans les contes de la reine de Navarre avec sa vivacit piquante,
sa grce enjoue, courtoise, elle n'a pas encore cette rserve, cette
dlicatesse que les femmes lui donneront plus tard l'htel de
Rambouillet et que leur seule prsence imposera ds lors la bonne
compagnie.

En dpit de toutes ces rserves, c'est dj le salon franais qui nous
apparat dans ce livre, le premier ouvrage en prose qu'on puisse lire
sans l'aide d'un vocabulaire, a dit M. Nisard[278].

[Note 278: D. Nisard, _Histoire de la littrature franaise_.]

La posie de Marguerite est infrieure sa prose, ou plutt, comme on
l'a dit, c'est de la prose versifie. Il n'en pouvait tre diffremment
une poque o la langue franaise n'tait pas encore plie au rythme
potique. Nous ne retrouvons gure dans les pomes de Marguerite la
gaiet de ses contes. Nous n'y retrouvons pas non plus, Dieu merci! la
crudit de langage et la lgret de l'_Heptamron_. C'est bien la femme
chaste et dvoue que nous voyons dans le recueil potique qui, malgr
les dfauts de la versification, l'abus et le mysticisme protestant du
langage thologique nous fait pntrer dans le coeur mme de Marguerite,
ce coeur que remplit le plus tendre et le plus gnreux amour
fraternel[279]. Je retrouve encore cette admirable soeur dans la
correspondance qu'elle entretint avec son frre et dans les lettres que,
pendant la captivit du roi, elle crivait aussi bien Montmorency qu'
Franois Ier. C'est la prose de l'_Heptamron_ au service des sentiments
les plus purs de l'me humaine.

[Note 279: Faut-il relever ici le soupon qu'avait fait natre de nos
jours une lettre crite par Marguerite Franois Ier captif, et
dont les termes obscurs couvraient une grave ngociation politique?
Dtournes de leur sens, les expressions de cette lettre avaient fait
supposer des rudits que Marguerite avait eu lutter toute sa vie
contre un sentiment criminel, sans toutefois y succomber. La vrit des
faits est aujourd'hui rtablie, et Marguerite demeure un type sacr de
la soeur.]

La tendresse fraternelle fut la vie mme de Marguerite. Certes, l'amour
filial y tint aussi une grande place: Louise de Savoie, malgr ses actes
criminels, aimait ses deux enfants et en tait aime.

Ce m'est tel bien de sentir l'amiti
Que Dieu a mise en nostre trinit[280]

disait Marguerite. Mais lorsqu'elle parle du sentiment qui confond sa
vie dans celle de son frre, alors, c'est plus que la trinit: c'est
l'unit.

Ce n'est qu'ung cueur, ung vouloir, ung penser.

[Note 280: Cit par M. Frank, _Marguerite d'Angoulme_. (_Les
Marguerites de la Marguerite des princesses_.)]

Suivant l'nergie passionne de son expression, elle aurait un pied au
spulcre qu'une lettre affectueuse de son frre la ressusciterait. Ce
frre, elle le voit beau, chevaleresque, gnreux, hroque; elle ne
connat que ses brillantes qualits, elle ignore ses vices. Il est
son roi, son matre, son pre, son frre, son ami, son Christ mme!
Mes-deux Christs, dit-elle[281].

[Note 281: Nouvelles lettres de la reine de Navarre, publies par M.
Gnin. Paris,1842. Au roi, janvier, 1544. Comp. les Marguerites de la
Marguerite des princesses, texte de l'dition de 1547, publi, par M.
Frank, t. III.]

Dans le pome intitul: la Coche, la monotonie de ce long dbat
d'amour disparat quand Marguerite fait surgir l'image de Franois Ier.
L'loge de ce frre bien-aim clate dans un chaleureux lyrisme.

C'est pendant la captivit de Franois Ier que la tendresse de
Marguerite se dploie dans toute sa puissance. Ainsi, l'affection
grandit par l'preuve. Marguerite appartient ici l'histoire, et ce
n'est pas dans ce chapitre que nous devrions la suivre. Mais comment
nous rsigner sparer en deux cette sduisante figure? Et d'ailleurs,
comment le pourrions-nous? Les apparitions de Marguerite dans le domaine
de l'histoire sont dues, non l'intrigue politique, mais l'amour
fraternel, et les sentiments qui lui ont dict cette intervention
gnreuse ont laiss un si vif reflet dans ses posies et dans sa
correspondance, que la Marguerite de l'histoire appartient elle-mme aux
lettres franaises.

C'est cette grande affection de soeur qui fait de Marguerite une
ambassadrice pour obtenir, la dlivrance du roi prisonnier de
Charles-Quint. Sa merveilleuse intelligence, son habilet, sa finesse,
son loquente parole, tous ces dons de Dieu, elle les emploiera la
dlivrance de son frre. Comme elle le dira sur la route de Madrid:

Mes larmes, mes souspirs, mes criz,
Dont tant bien je say la pratique,
Sont mon parler et mes escritz,
Car je n'ay autre rhtorique[282].

[Note 282: Penses de la Royne de Navarre estant dans sa litire
durant la maladie du Roy. (Les Marguerites de la Marguerite des
princesses, dition cite.)]

Son dvouement fraternel lui fera braver la mer doubleuse, les
fatigues d'un voyage d'Espagne pendant les grandes chaleurs. Mais que ne
ferait-elle pas, elle qui, pour sauver son frre, jetterait au vent la
cendre de ses os, elle qui, mourant pour cette cause, croirait gagner
double vie! Une existence inutile son frre lui semblerait pire que
dix mille morts. Il connaissait bien ce dvouement, ce roi captif
et malade qui appelait sa Marguerite. En attendant qu'elle puisse le
rejoindre, elle lui crit des lettres remplies de foi et de tendresse.
Soeur, elle le console. Chrtienne, elle le soutient et lui montre, dans
l'preuve, la source de l'esprance: plus cette preuve grandit, plus le
secours du ciel est proche.

Et durant cette pnible attente, Marguerite n'oublie pas de veiller sur
le royaume de Franois Ier. Allgeant pour la reine mre le poids de la
rgence, elle s'applique surtout lui gagner les coeurs.

Comme elle prie Dieu de bnir son voyage! Quelle hte d'entendre ce mot:
Partez! Enfin elle l'a entendu ce mot. Elle est en route. Je ne vous
diray point la joye que j'ay d'aprocher le lieu que j'ay tant dsir,
crit-elle Montmorency, mais croys que jamais je ne congneus que
c'est d'ung frre que maintenant; et n'eusse jamais pens l'aimer
tant[283]!

[Note 283: A mon cousin M. le marchal de Montmorency (1525). Voir
dans les _Lettres_ de Marguerite d'Angoulme et dans les _Nouvelles
lettres_, publies, les unes et les autres, par M. Gnin, la
correspondance de la princesse cette poque.]

Dans ce voyage, que d'angoisses! Son frre est bien malade, mourant
peut-tre. Le reverra-t-elle?

Sur la route d'Espagne, sur la route poudreuse et brlante, elle
voloit, dit le lgat du pape, le cardinal Salviati qui la rencontra.
Mais elle, elle trouvait que sa litire n'avanait pas.

Le dsir du bien que j'attens
Me donne de travail matiere;
Un heure me dure cent ans,
Et me semble que ma litiere
Ne bouge, ou retourne en arriere:
Tant j'ay de m'avancer desir,
O qu'elle est longue la carriere
O la fin gist mon plaisir!

Je regarde de tous costez
Pour voir s'il arrive personne,
Priant sans cesser, n'en doutez,
Dieu, que sant mon Roy donne.
Quand nul ne voy, l'oeil j'abandonne
A pleurer; puis sur le papier
Un peu de ma douleur j'ordonne:
Voil mon douloureux mestier.

O qu'il sera le bienvenu
Celuy qui frappant ma porte,
Dira: Le Roy est revenu
En sa sant tresbonne et forte!
Alors sa soeur plus mal que morte
Courra baiser le messager
Qui telles nouvelles apporte,
Que son frre est hors de danger.

Avancez vous, homme et chevaux,
Asseurez moy, je vous supplie,
Que nostre Roy pour ses grands maux
A receu sant accomplie.
Lors seray de joye remplie.
Las! Seigneur Dieu, esveillez vous,
Et vostre oeil sa douceur desplie,
Sauvant vostre Christ et nous tous!

Sauvez, Seigneur, Royaume et Roy,
Et ceux qui vivent en sa vie!
. . . . . . . . . . . . . . . .
Vous le voulez et le povez:
Aussi, mon Dieu, vous m'adresse;
Car le moyen vous seul savez
De m'oster hors de la destresse.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Changez en joye ma tristesse,
Las! hastez vous, car plus n'en puis[284].

[Note 284: _Penses de la Royne de Navarre estant dans sa litiere,
durant la maladie du Roy_. Ed. cite.]

C'est une princesse franaise qui prie en mme temps qu'une soeur, et,
dans ce coeur gnreux et tendre, la double pense de la patrie et de la
famille se joint la foi ardente qui la vivifie: cette foi est encore
la foi catholique, nous allons le voir.

Dieu, le roi, la France, voil ce qui va donner Marguerite d'Angoulme
l'une des plus sublimes inspirations que l'histoire ait eu
enregistrer.

La princesse est auprs de son frre.



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