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Text on one page: Few Medium Many
J'ai remarqu plus haut que cette dernire passion
fut un pril non seulement pour sa foi, mais pour son talent d'crivain.
Cette influence gta souvent sa posie, et dans sa correspondance
avec Brionnet, fit tomber dans le galimatias sa prose d'ordinaire si
prcise, si claire. Ses posies mystiques, surtout _le Miroir de l'me
pcheresse_, sont d'une lecture assez fatigante. Toutefois, malgr la
monotonie de la pense et le style alambiqu de certains passages, on
y sent palpiter le tendre coeur de Marguerite, avec son humilit
chrtienne, son amour pour le Christ, sa confiance dans la misricorde
du bon Pasteur. On reconnat aussi dans ces pages un esprit nourri de
la Bible, et l'on y dcouvre par moments une heureuse inspiration des
Livres saints. La grandeur infinie de Dieu, la misre de l'homme y sont
quelquefois dpeintes en traits saisissants. Dans le pome intitul:
_Discord estant en l'homme par la contrarit de l'esprit et de la chair
et paix par vie spirituelle_, Marguerite dveloppe cette admirable
pense:

Noble d'Esprit, et serf suis de nature.

Comme Racine le fera plus tard, elle s'inspire de saint Paul pour
reprsenter le combat de l'esprit contre la chair.

Je ne fais pas le bien que je veux faire;
.........................................
Et qui pis est, plustost fais le contraire:
..........................................
Et de ce vient que bataille obstine
Est dedens l'homme, et ne sera fine
Tant qu'il aura vie dessus la terre[296].

[Note 296: _Les Marguerites de la Marguerite des princesses_, d.
cite.]

Avec toute la supriorit de son incomparable harmonie, Racine dira:

Mon Dieu, quelle guerre cruelle!
Je trouve deux hommes en moi:
L'un veut que plein d'amour pour toi
Mon cour te soit toujours fidle:
L'autre tes volonts rebelle
Me rvolte contre ta loi[297].

[Note 297: Madame, voil deux hommes que je connais bien, dit Louis
XIV en se tournant vers Mme de Maintenon, lorsque les jeunes personnes
de Saint-Cyr chantrent devant le roi, ce cantique qui avait t compos
pour elles. Louis Racine, _Mmoires_.]

Les _Comdies_ religieuses de Marguerite, intitules: _la Nativit de
Jsus-Christ, l'Adoration des Trois Roys, les Innocents, le Dsert_,
sont en quelque sorte les quatre actes d'un mme drame sacr. On y sent
une fracheur d'inspiration qui rappelle les vieux Nols. Le culte que
Marguerite y professe pour la sainte Vierge, contraste avec les ides
luthriennes que nous retrouvons jusque dans cette partie de ses
oeuvres.

Un critique a dit de Marguerite qu'elle avait dans ses pomes le
_mouvement_ et le _cri_.[298] Ce mouvement, ce cri, nous les surprenons
plus d'une fois dans les scnes que Marguerite fait passer sous nos
yeux. La _Nativit_ est remplie de pittoresque animation, de grandeur
religieuse et de simplicit pastorale. Joseph et Marie cherchant un abri
Bethlem, le refus des hteliers, l'table sur laquelle veillent Dieu
et les anges, la prire de la sainte Vierge, son ineffable motion en
mettant au monde le Verbe fait chair; puis le colloque des bergers, le
_Gloria in excelsis_ que chantent les esprits clestes et auquel rpond
le Nol des pasteurs, les naves offrandes que ceux-ci portent
l'Enfant-Dieu, les combats que Satan livre leur pauvret et dont
triomphe leur foi, tout cela nous charme, nous meut, et nous ne pouvons
que regretter que l'inspiration du pote ne se soutienne pas jusqu' la
fin de ce dlicieux Nol.

[Note 298: Frank, _ouvrage cit_, introduction.]

Je remarque dans _l'Adoration des Trois Roys_ la majest d'un dbut o
la reine de Navarre imite heureusement Job et le Psalmiste.

L'oeuvre dramatique des _Innocents_ contient aussi des beauts de
dtails. Quelle confiance religieuse dans ces paroles de la sainte
Vierge fuyant vers l'gypte avec le divin Enfant:

Dieu est ma force et mon courage,
Parquoy en luy me sents sy forte
Que sans travail en ce voyage
Porteray celuy qui me porte.

Dans ce pome, Marguerite a noblement fait interprter par une des
femmes d'Isral la fiert de la mre qui est l'ouvrire du grand
facteur pour produire l'homme cr l'image de Dieu:

Il n'est ennuy que la femme n'oublie
Quand elle voit que le hault Createur
De tel honneur l'a ainsi anoblie,
Que l'ouvrouer elle est du grand facteur,
Dedens lequel luy de tout bien aucteur
Forme l'enfant sa similitude.

C'est au moment o les pieuses femmes exaltent leur maternit que leurs
enfants sont massacrs dans leurs bras. Marguerite a bien rendu leur
dchirante douleur. C'est encore par une heureuse ide qu'elle nous
montre l'enfant d'Hrode tu avec les nouveau-ns: Hrode l'apprend
alors qu'il croit triompher du nouveau roi qu'il redoutait, et sa
douleur paternelle vengerait le dsespoir des pauvres mres, si
l'ambition satisfaite ne domptait son chagrin. Marguerite fait ensuite
entendre les plaintes de Rachel. Mais que ces plaintes sont froides!
Pourquoi tant de thologie? Ah! que j'aime bien mieux la sublime
concision de l'vangile: C'est Rachel pleurant ses enfants et ne
voulant pas tre console parce qu'ils ne sont plus.

Marguerite est mieux inspire lorsqu'elle fait retentir au paradis le
choeur des _Innocents_, et lorsque dans le _Dsert_, des vers remplis de
fracheur et de grce voquent le groupe de la sainte Vierge servie par
les anges.

Reoy ces fleurs, blanche fleur de lis[299].

[Note 299: _Comdie du desert_. (_Les Marguerites, etc_., d. cite.)]

La reine de Navarre est bien catholique dans ces hommages rendus la
Mre de Dieu. Elle l'est aussi cette heure de suprme angoisse o,
prosterne dans l'glise de Bourg-la-Reine, elle implore du Seigneur la
gurison de sa fille mourante et qu'elle entend une voix intrieure
qui lui dit que son enfant est sauve. Elle est catholique lorsqu'elle
honore les reliques des saints, lorsqu'elle protge les filles de sainte
Claire, lorsqu'elle fonde le monastre de Tusson o elle passe des
retraites et o elle exerce mme au choeur les fonctions d'abbesse[300].
Elle est catholique enfin lorsqu'elle reconnat l'efficacit de la
prire pour les morts. Suivons la reine de Navarre quand, sur le dclin
de sa vie, et conduisant dans l'glise de Pau le jeune capitaine de
Bourdeille, elle l'arrte sur une pierre tombale et, lui prenant la
main, lui adresse ces expressives paroles: Mon cousin, ne sentez-vous
point rien mouvoir sous vous et sous vos pieds?--Non, madame.--Mais
songez-y bien, mon cousin.--Madame, j'y ai bien song, mais je ne sens
rien mouvoir; car je marche sur une pierre bien ferme. Mais la reine
reprit: Or, je vous advise que vous estes sur la tombe et le corps de
la pauvre Mlle de La Roche, qui est ici dessous vous enterre, que vous
avez tant aime; et puis que des mes ont du sentiment aprs nostre
mort, il ne faut pas douter que cette honneste crature, morte de frais,
ne se soit esmue aussi-tost que vous avez est sur elle; et si vous ne
l'avez senti cause de l'espaisseur de la tombe, ne faut douter qu'en
soy ne se soit esmue et ressentie; et d'autant que c'est un pieux office
d'avoir souvenance des trespasss, et mesme de ceux que l'on a aimez,
je vous prie lui donner un _Pater noster_ et un, _Ave Maria_, et un _De
profundis_, et l'arrousez d'eau bnite...[301]

[Note 300: Comte de la Ferrire-Percy, _Marguerite d'Angoulme.--Son
livre de dpenses_; Brantme, _Premier livre des Dames_; Frank, notice
cite.]

[Note 301: Brantme, _Second livre des Dames_.]

Demander pour une morte les prires de l'homme qui l'avait aime et
oublie, c'tait l une de ces penses dlicates qui ne pouvaient
natre que d'un coeur de femme. Mais ne nous y arrtons pas; remarquons
seulement que la femme qui rclamait pour une trpasse le secours de la
prire n'tait plus une disciple de Luther, et qu'elle ne ressemblait
pas non plus cette philosophe que Brantme nous montre ailleurs,
doutant de la vie ternelle, se tenant auprs d'une mourante pour
chercher avoir s'exhaler le souffle immortel. Je ne nie pas que
Marguerite n'ait eu quelques fugitifs clairs de scepticisme. Nous en
retrouvons un la fin d'un de ses rares pomes qui aient l'allure
lgre de ses contes: Trop, Prou, Peu, Moins. Mais ce n'taient l que
les carts d'une imagination reflets multiples qui n'avait pas reu en
vain l'influence d'un sicle o l'esprit merveilleusement ondoyant et
divers s'habituait cette question: Que say-je? Nanmoins, sous une
forme agite, mobile, l'me de Marguerite tait naturellement croyante,
et Brantme nous dit que la reine de Navarre rprimait ses doutes par
l'humble acte de foi qui la soumettait Dieu et l'glise. A la mort
de son frre, nous verrons que les esprances de la vie ternelle furent
son unique soutien, et que la foi de sa jeunesse tait devenue la
consolation de ses dernires annes. Mais alors mme qu'elle fut
catholique de coeur, elle continua d'implorer la grce des perscuts.
C'tait le mme sentiment de charit vanglique qui lui avait fait
prendre en Navarre le titre et l'office de ministre des pauvres, et qui
lui avait fait fonder ou encourager des tablissements de bienfaisance.
Elle cre Paris l'hpital des Enfants-rouges pour les orphelins; elle
fonde Essai, dans l'ancien chteau de plaisance des ducs d'Alenon,
une maison de filles pnitentes; elle dote les hpitaux d'Alenon et de
Mortagne.

Toute sa vie elle mrita l'loge funbre que devait faire d'elle Charles
de Sainte-Marthe: Marguerite de Valois, soeur unique du roy Franois,
estoit le soutien et appuy des bonnes lettres, et la dfense, refuge et
rconfort des personnes dsoles[302].

[Note 302: Gnin, Frank, notices cites.]

Ce fut par cette double influence que sa tendresse donna Franois
Ier tout ce qu'il eut de bon en lui. Il dut particulirement cette
influence son surnom de _Pre des lettres_.

Bien que Marguerite prtendt lui tre redevable de tout, hors d'amour,
le roi ne mrita pas toujours cette reconnaissance. Il immola la
politique l'amour maternel de Marguerite pour Jeanne d'Albret, et fit
lever loin d'elle cette fille, unique enfant qui lui restt.

Mais dans les dernires annes de Franois Ier, quand tout se dcolora
autour de lui, il sentit plus que jamais le prix de cette affection qui
ne s'tait jamais dmentie.



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