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Text on one page: Few Medium Many
Cousin. La politique du gouvernement tait
grande, et de grands hommes naissaient en foule pour l'accomplir
dans les conseils et sur les champs de bataille. Une sve puissante
parcourait la socit franaise. Partout de grands desseins, dans
les arts, dans les lettres, dans les sciences, dans la philosophie.
Descartes, Poussin et Corneille s'avanaient vers leur gloire future,
pleins de pensers hardis, sous le regard de Richelieu. Tout tait tourn
la grandeur. Tout tait rude, mme un peu grossier, les esprits comme
les coeurs. La force abondait; la grce tait absente. Dans cette
vigueur excessive, on ignorait ce que c'tait que le bon got. La
politesse tait ncessaire pour conduire le sicle la perfection.
L'htel de Rambouillet en tint particulirement cole.

Il s'ouvre vers 1620, et subsiste peu prs jusqu'en 1648.... Le beau
temps de l'illustre htel est donc sous Richelieu et dans les premires
annes de la rgence. Pendant une trentaine d'annes, il a rendu
d'incontestables services au got national[325].

[Note 325: Cousin, _la Jeunesse de Mme de Longueville.]

Il tait digne d'une femme de remplir une mission qui avait la fois
pour but de spiritualiser les moeurs et d'purer le langage. C'est
l'honneur de la marquise de Rambouillet d'avoir entrepris cette tche
et d'y avoir fait concourir tous les avantages qu'elle possdait: la
naissance, la fortune, une imposante beaut, un esprit cultiv, un
caractre plein de noblesse. Elle fut admirablement seconde dans son
oeuvre par ses filles, surtout par la plus clbre de toutes, Julie
d'Angennes, plus tard Mme de Montausier.

Alors dominaient en France deux influences trangres qui altraient
l'originalit, toujours vivante cependant, de l'esprit national. Les
reines issues des Mdicis avaient introduit parmi nous le got de la
littrature italienne. La reine Anne apporta ou plutt fortifia celui
de la littrature espagnole. L'htel de Rambouillet prtendit les
unir[326]. Fille d'une noble Romaine et d'un ambassadeur de France
Rome, ne dans la ville ternelle, femme d'un grand seigneur franais
qui avait reprsent notre pays en Espagne, Mme de Rambouillet devait
naturellement se plaire combiner avec l'esprit franais les deux
lments trangers qui lui taient familiers.

[Note 326: Cousin, _l. c._]

Le genre espagnol, c'tait, au dbut du XVIIe sicle, la haute
galanterie, langoureuse et platonique, un hrosme un peu romanesque,
un courage de paladin, un vif sentiment des beauts de la nature qui
faisait clore les glogues et les idylles en vers et en prose, la
passion de la musique et des srnades aussi bien que des carrousels,
des conversations lgantes comme des divertissements magnifiques. Le
genre italien tait prcisment le contraire de la grandeur, ou, si l'on
veut, de l'enflure espagnole, le bel esprit pouss jusqu'au raffinement,
la moquerie, et un persiflage qui tendaient tout rabaisser. Du mlange
de ces deux genres sortit l'alliance ardemment poursuivie, rarement
accomplie en une mesure parfaite, du grand et du familier, du grave et
du plaisant, de l'enjou et du sublime.

A l'htel de Rambouillet, le hros seul n'et pas suffi plaire: il y
fallait, aussi le galant homme, l'honnte homme, comme on l'appela dj
vers 1630, et comme on ne cessa pas de l'appeler pendant tout le
XVIIe sicle; l'honnte homme, expression nouvelle et piquante, type
mystrieux qu'il est malais de dfinir, et dont le sentiment se
rpandit avec une rapidit inconcevable. L'honnte homme devait avoir
des sentiments levs: il devait tre brave, il devait tre galant, il
devait tre libral, avoir de l'esprit et de belles manires, mais
tout cela sans aucune ombre de pdanterie, d'une faon tout aise
et familire. Tel est l'idal que l'htel de Rambouillet proposa
l'admiration publique et l'imitation des gens qui se piquaient d'tre
comme il faut[327].

[Note 327, Cousin, _ouvrage cit_.]

Les femmes taient reines l'htel de Rambouillet; on les y nommait
les _illustres_, les _prcieuses_, nom qui alors n'avait rien que
d'honorable. Elles font revivre cet amour qu'avait exalt le moyen ge,
et qui n'avait jamais totalement disparu, mme la cour des Valois:
l'amour pur, chevaleresque, l'amour inspirateur des grandes et
valeureuses actions. Mais, au lieu de le chercher dans nos vieilles
moeurs franaises, les prcieuses le prennent dans les livres espagnols,
qui leur offrent, avec l'hrosme des beaux sentiments, l'enflure du
faux point d'honneur. Pour elles, la plus grande gloire consiste voir
se consumer dans les flammes d'un amour platonique le plus grand nombre
d'adorateurs, y et-il mme parmi eux un prtendant noble et loyal
qui n'aspirt qu' devenir un fidle poux. Il ne tint pas Mlle de
Rambouillet que l'honnte Montausier ne subt ce triste sort, et si la
belle Julie n'avait enfin cd aux instances de sa mre et de ses amies,
il n'et pas suffi d'une attente de quatorze annes pour obtenir sa
main.

C'tait la marquise de Sabl qui avait fait goter aux prcieuses la
fiert castillane. Elle avoit conu une haute ide de la galanterie que
les Espagnols avaient apprise des Maures. Elle toit persuade que
les hommes pouvoient sans crime avoir des sentiments tendres pour les
femmes; que le dsir de leur plaire les portoit aux plus grandes et aux
plus belles actions, leur donnoit de l'esprit et leur inspiroit de la
libralit, et toutes sortes de vertus: mais que, d'un autre ct, les
femmes, qui toient l'ornement du monde et toient faites pour tre
servies et adores des hommes, ne dvoient souffrir que leurs respects
[328].

[Note 328. Mme de Motteville, _Mmoires_, 1611.]

Situation prilleuse cependant que celle-l! Une noble habitue de
l'htel de Rambouillet, la duchesse d'Aiguillon, s'en aperut, elle qui,
pour terminer l'ducation de son neveu, le duc de Richelieu, lui avait,
suivant l'usage du temps, inspir une passion platonique pour une
honnte jeune femme, et avait ainsi prpar la msalliance qui la fit
tant souffrir! Et ce n'tait pas toujours le mariage qui tait le plus
grand cueil de ces passions d'origine idale.

Dans cet htel de Rambouillet, o grands seigneurs, nobles dames,
crivains clbres se rencontraient, les rangs taient confondus et
l'esprit seul tait roi. Ne nous arrtons pas ces brillants causeurs
qui, sans en excepter Voiture, n'ont pu transmettre la postrit
toutes ces pointes, toutes ces spirituelles saillies dont le sens est
aujourd'hui perdu pour nous. Ne donnons mme qu'une rapide attention
Balzac, qui, bien oubli de nos jours, eut cependant le mrite de mettre
au service de la morale son loquence artificielle, et dont les crits
prsentent la forme dfinitive de la langue franaise[329].

[Note 329: D. Nisard, _Histoire de la littrature franaise.]

Parmi les esprits d'lite qui reurent l'influence de l'htel de
Rambouillet, je ne fais que nommer prsent deux femmes clbres que
nous retrouverons tout l'heure, Mme de Svign, Mme de la Fayette.
Mais ne nous retirons pas de la _chambre bleue_ sans y avoir salu trois
hommes qui personnifient dans des sphres diffrentes la vritable
grandeur: Corneille, Bossuet, et, entre eux, l'hroque vainqueur de
Rocroy: Cond!

Les tragdies de Corneille taient lues l'htel de Rambouillet, et
certes, c'tait l, de la part du pote, un hommage reconnaissant. Si
son gnie, si la trempe romaine de son caractre n'appartenaient
qu' lui, il respirait dans le salon de la marquise l'atmosphre des
sentiments hroques; il y apprenait la langue ferme et vigoureuse des
hommes d'tat qui s'y groupaient; ajoutons qu'il y prenait aussi le got
des pointes italiennes, des rodomontades espagnoles, et parfois d'une
fausse exagration de l'honneur; mais, somme toute, la grandeur dominait
dans ce cercle d'lite, et lorsque Corneille y parlait des sacrifices de
la passion au devoir, il avait devant lui des auditrices dignes de le
comprendre, et mme de l'inspirer.

L'influence de la marquise de Rambouillet s'tendit jusque sur
l'architecture et les arts dcoratifs. Jeune femme, elle avait dessin
elle-mme le plan de l'htel qu'elle se faisait construire rue
Saint-Thomas-du-Louvre. Elle y fit deux innovations qui furent adoptes
par l'architecture. Pour augmenter l'tendue de ses salons, elle fit
placer l'un des coins de l'htel l'escalier qui avait toujours figur
au milieu des constructions de ce genre; puis, la faade postrieure
donnant sur le jardin, des fentres occupant toute la hauteur du
rez-de-chausse, ajoutaient de vastes perspectives de verdure aux salons
o elles faisaient ruisseler flots l'air et la lumire. En vraie fille
de l'Italie, la jeune marquise avait aim cette belle lumire jusqu'au
jour o une cruelle infirmit l'obligea de se renfermer dans l'alcve
dont la ruelle devint le rendez-vous des beaux esprits. La clbre
chambre bleue de Mme de Rambouillet tait elle-mme chose nouvelle.
Jusqu'alors le rouge et le tann taient les seules couleurs employes
pour dcorer les appartements. La belle marquise fut la premire qui
donna sa chambre une tenture de velours bleu orne d'or et d'argent.
Avec les grands vases de cristal o s'panouissaient les gerbes de
fleurs, avec les portraits des personnes qu'aimait la marquise et les
tablettes sur lesquelles se rangeaient ses livres, on distinguait encore
chez elle des lampes d'une forme particulire qui ne nous est pas
connue[330].

[Note 330: Mlle de Montpensier et Mlle de Scudry, cites par M.
Cousin, _la Socit franaise au XVIIe sicle, d'aprs le Grand Cyrus.]

Mais quittons l'htel de Rambouillet avant sa dcadence littraire. Un
jour vint o l'affectation du bel esprit, dfaut qui n'avait jamais t
tranger la _chambre bleue_, domina dans le cercle de la marquise, et
surtout dans les salons qui s'taient forms sur ce modle, salons o
de fausses prcieuses, exagrant jusqu'au ridicule les scrupules d'une
fausse dlicatesse, mritrent la satire de Molire[331]. Mais d'autres
cercles chapprent ce reproche. Dans sa rsidence du Petit-Luxembourg
que peuplaient des statues antiques, des tableaux de Lonard de Vinci,
du Prugin, de Rubens, de Drer, la duchesse d'Aiguillon groupait
avec Corneille, Saint-Evremond, Racan, et les beaux esprits qu'elle
rencontrait l'htel de Rambouillet, les grands artistes de l'cole
franaise, le Poussin, le peintre de l'ide, Le Sueur, le peintre du
sentiment, surtout du sentiment chrtien, austre et tendre la fois;
le Lorrain, le paysagiste idaliste, le peintre de la lumire. La
nice de Richelieu avait dfendu auprs de son oncle l'auteur du Cid, et
le grand pote l'en remercia en lui ddiant ce chef-d'oeuvre[332].



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