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Mais d'autres
cercles échappèrent à ce reproche. Dans sa résidence du Petit-Luxembourg
que peuplaient des statues antiques, des tableaux de Léonard de Vinci,
du Pérugin, de Rubens, de Dürer, la duchesse d'Aiguillon groupait
avec Corneille, Saint-Evremond, Racan, et les beaux esprits qu'elle
rencontrait à l'hôtel de Rambouillet, les grands artistes de l'école
française, le Poussin, «le peintre de l'idée,» Le Sueur, «le peintre du
sentiment,» surtout du sentiment chrétien, austère et tendre à la fois;
le Lorrain, le paysagiste idéaliste, «le peintre de la lumière.» La
nièce de Richelieu avait défendu auprès de son oncle l'auteur du Cid, et
le grand poète l'en remercia en lui dédiant ce chef-d'oeuvre[332]. Elle
protégea aussi Molière. La ferme raison de la duchesse la prémunissait
contre l'exagération de la préciosité et ne permettait pas que les
défauts de l'hôtel de Rambouillet fussent contagieux dans son salon[333].

[Note 331: Cousin, _ouvrage cité_; M. l'abbé Fabre, _la Jeunesse de
Fléchier.]

[Note 332: _Le Cid_. Épître dédicatoire. A Mme la duchesse
d'Aiguillon]

[Note 333: Bonneau-Avenant, _la Duchesse d'Aiguillon_.]

C'était encore une école de bon goût que le salon d'une autre élève
de Mme de Rambouillet, cette spirituelle marquise de Sablé qui avait
répandu en France la mode de la galanterie castillane[334]. Quand vint la
vieillesse, Mme de Sablé, devenue janséniste, réunit, dans son salon de
Port-Royal, Arnauld, Nicole, Pascal et sa soeur Mme Périer, le duc de la
Rochefoucauld, Mme de la Fayette, Saint-Evremond sans doute, si c'est
bien lui qui, sous un pseudonyme, dédia à Mme de Sablé ses premières
études; la duchesse de Liancourt dont j'ai cité les mémoires
domestiques; sa belle-soeur, Marie de Hautefort, maréchale de Schomberg,
la duchesse d'Aiguillon, M. et Mme de Montausier, des princes du
sang parmi lesquels le grand Condé. Dans ce cercle, «dans ce coin de
Port-Royal, on cultivait, de préférence, la théologie, la physique
elle-même et aussi la métaphysique, surtout la morale prise dans sa
signification la plus étendue[335].»

[Note 334: Voir plus haut, pages 261, 262.]

[Note 335: Cousin, _Madame de Sablé_.]

C'était sous la forme des maximes que la morale se condensait dans ce
milieu. La maîtresse de la maison en donnait l'exemple. L'abbé d'Ailly,
Jacques Esprit, le jurisconsulte Domat, cédèrent à cette influence. M.
Cousin a conjecturé que Pascal même avait pu écrire plusieurs de ses
pensées pour le salon de Mme de Sablé. Mais ce fut assurément le cercle
de la marquise qui produisit les _Maximes_ de La Rochefoucauld. A
l'honneur de Mme de Sablé et des femmes de sa compagnie disons que, tout
en appréciant le mérite de La Rochefoucauld, elles ne se plaisaient
pas à le voir considérer l'amour-propre comme le mobile de toutes
les actions. Quelques-unes d'entre elles réfutèrent avec esprit et
délicatesse le duc misanthrope. Mme de Sablé, malgré son indulgente
affection pour son ami, ou plutôt, à cause même de cette affection, ne
put entendre, sans protester, cette indigne maxime: «L'amitié la plus
désintéressée n'est qu'un trafic où notre amour-propre se propose
toujours quelque chose à gagner.» Elle y répondit par d'autres maximes
où elle établissait le caractère de la véritable amitié avec une
élévation de sentiments à laquelle ne répondait cependant pas toujours
la vigueur de l'expression: «L'amitié est une espèce de vertu qui
ne peut être fondée que sur l'estime des personnes que l'on aime,
c'est-à-dire sur les qualités de l'âme, comme la fidélité, la générosité
et la discrétion, et sur les bonnes qualités de l'esprit.--Il faut aussi
que l'amitié soit réciproque, parce que dans l'amitié l'on ne peut,
comme dans l'amour, aimer sans être aimé.--Les amitiés qui ne sont pas
établies sur la vertu et qui ne regardent que l'intérêt et le plaisir ne
méritent point le nom d'amitié. Ce n'est pas que les bienfaits et les
plaisirs que l'on reçoit réciproquement des amis ne soient des suites
et des effets de l'amitié; mais ils n'en doivent jamais être la
cause.--L'on ne doit pas aussi donner le nom d'amitié aux inclinations
naturelles, parce qu'elles ne dépendent point de notre volonté ni de
notre choix, et, quoiqu'elles rendent nos amitiés plus agréables, elles
n'en doivent pas être le fondement. L'union qui n'est fondée que sur les
mêmes plaisirs et les mêmes occupations ne mérite pas le nom d'amitié,
parce qu'elle ne vient ordinairement que d'un certain amour-propre qui
fait que nous aimons tout ce qui nous est semblable, encore que nous
soyons très imparfaits, ce qui ne peut arriver dans la vraie amitié, qui
ne cherche que la raison et la vertu dans les amis. C'est dans cette
sorte d'amitié où l'on trouve les bienfaits réciproques, les offices
reçus et rendus, et une continuelle communication et participation du
bien et du mal qui dure jusqu'à la mort sans pouvoir être changée par
aucun des accidents qui arrivent dans la vie, si ce n'est que Ton
découvre dans la personne que l'on aime moins de vertu ou moins
d'amitié, parce que l'amitié étant fondée sur ces choses-là, le
fondement manquant, l'on peut manquer d'amitié.--Celui qui aime plus son
ami que la raison et la justice, aimera plus en quelque autre occasion
son plaisir ou son profit que son ami.--L'homme de bien ne désire jamais
qu'on le défende injustement, car il ne veut point qu'on fasse pour lui
ce qu'il ne voudrait pas faire lui-même[336].»

[Note 336: Manuscrits de Conrart, cités par M. Cousin, _Madame de
Sablé_. Cette femme distinguée avait aussi écrit des réflexions sur
l'éducation des enfants.]

De telles maximes ne répondent-elles pas victorieusement aux moralistes
qui ont cru la femme incapable d'amitié?

Tandis qu'à Port-Royal Mme de Sablé donnait naissance à la littérature
des maximes, Mlle de Montpensier, la grande Mademoiselle, mettait à la
mode les portraits. Ce double courant produisit les _Caractères_ de La
Bruyère.

Une femme célèbre, qui figurait à l'hôtel de Rambouillet, au
Petit-Luxembourg, et qui avait elle-même des réceptions littéraires,
mais plus bourgeoises, _les samedis_, Mlle de Scudéry a largement payé
son tribut à la mode des portraits, en peignant dans ses immenses romans
les personnages qu'elle voyait dans le monde. Elle nous a aussi donné
dans ces volumes, le modèle des conversations qui se tenaient dans les
ruelles des précieuses. Ces romans, qui semblaient ridicules lorsque
l'on croyait y voir la peinture travestie des moeurs perses ou romaines,
ont acquis un véritable intérêt depuis que M. Cousin a retrouvé une clef
qui nous fait reconnaître dans les personnages du _Grand Cyrus_ et de
la _Clélie_ les brillants contemporains de la féconde romancière, leurs
sentiments héroïques, leur langage noble, délicat et poli. Mlle de
Scudéry écrivit en outre dix volumes de _Conversations_ sur des sujets
de morale et qui reproduisent aussi le langage de la bonne compagnie
d'alors. En recevant une partie de ces _Conversations_, Fléchier, à
cette époque évêque de Lavaur, écrivait à Mlle de Scudéry: «Tout est si
raisonnable, si poli, si moral, et si instructif dans ces deux volumes
que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer, qu'il me prend quelque
envie d'en distribuer dans mon diocèse, pour édifier les gens de bien et
pour donner un bon modèle de morale à ceux qui la prêchent.»

Ainsi que le fait remarquer M. l'abbé Fabre, ce passage «rappelle assez
exactement l'enthousiasme excessif de Mascaron»; Mascaron qui écrivait
à la célèbre romancière qu'en préparant des sermons pour la cour, il la
plaçait auprès de saint Augustin et de saint Bernard. «Mais, ajoute M.
l'abbé Fabre, c'est vraiment la gloire de Mlle de Scudéry, d'avoir su,
dans un genre frivole et gâté par tant d'autres écrivains, développer
des sentiments assez purs et des idées assez généreuses pour mériter
l'approbation d'évêques également recommandables par leurs lumières et
leurs vertus[337].»

[Note 337: M l'abbé Fabre _la Jeunesse de Fléchier_.]

Fléchier avait connu, à Paris, Mlle de Scudéry. Il avait pu même y
figurer parmi ses commensaux avec Conrart, Huet, Chapelain, Montausier,
et ce noble Pellisson qu'unissait à Mlle de Scudéry l'amitié la plus
pure et la plus généreusement dévouée.

Le futur évêque de Nîmes était l'hôte assidu d'un autre salon, celui de
Mme des Houlières, le poète gracieux qui en faisait les honneurs, aidée
de sa charmante fille. Fléchier rencontrait dans cette maison, avec
quelques habitués des _samedis_, Mascaron, le duc de La Rochefoucauld,
et une élite de grands seigneurs. L'attachement que Mlle des Houlières
inspira à Fléchier dicta à celui-ci des lettres où se reconnaît l'auteur
des _Grands-Jours d'Auvergne_, l'auteur, mondain encore, qui, dans
l'allure mesurée, élégante et souvent maniérée de sa phrase, décoche,
avec une grâce infinie, les traits piquants et les malices aimables. Par
le précieux qui se mêle à ses qualités si françaises, Fléchier nous fait
bien voir qu'il n'avait pas impunément respiré l'atmosphère des ruelles.
Une autre influence féminine lui avait fait composer son étincelant
ouvrage des _Grands-Jours d'Auvergne_: il céda, en l'écrivant, au désir
de Mme de Caumartin[338], cette aimable et spirituelle femme qui avait
aussi décidé le cardinal de Retz à composer ses _Mémoires_.

[Note 338: M. l'abbé Fabre, _De la correspondance de Fléchier avec Mme
des Houlières et sa fille_, et _la Jeunesse de Fléchier_.]

Partout, dans le XVIIe siècle, la femme apparaît derrière les oeuvres de
l'intelligence; mais le plus souvent, ce n'est que pour les inspirer ou
les encourager. Qui ne connaît la sollicitude avec laquelle de zélées
protectrices, la duchesse de Bouillon, Marguerite de Lorraine, duchesse
douairière d'Orléans, Mme de la Sablière, Mme Hervart, pourvurent à
l'existence de l'insoucieux La Fontaine et permirent ainsi à son génie
un libre essor? Mme Montespan, Mme de Thianges protègent aussi le
poète. Mais, il faut le dire, toutes les bienfaitrices de La Fontaine
n'encouragent pas seulement en lui, comme Mme de la Sablière, le
fabuliste qui donnait une conclusion souvent moralisatrice à ces petits
chefs-d'oeuvre où l'esprit français se joue avec une grâce et une
naïveté inimitables; c'est l'auteur des _Contes_, l'auteur licencieux,
qu'encourage à ses débuts la duchesse de Bouillon.



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