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Text on one page: Few Medium Many
Mais elle le fit
simplement, sans vouloir donner elle-mme une conclusion morale ses
rcits, et laissant ce soin aux poignantes situations qu'elle voquait.
Il appartenait une femme d'avertir ainsi ses soeurs des catastrophes
qu'entrane la passion triomphante et dbordante, et d'opposer ces
catastrophes aux gnreux sacrifices qu'exige l'accomplissement du plus
austre devoir.

Mme de la Fayette exera donc une influence littraire et une action
moralisatrice, ou, pour mieux dire, elle fit servir la premire la
seconde. C'tait l un but que devait naturellement poursuivre la noble
femme qui mrita que La Rochefoucauld dit d'elle qu'elle tait _vraie_.
Elle fut vraie, en effet, aussi bien dans ses dlicates peintures du
coeur humain que dans les actions de sa vie prive. La Rochefoucauld
avait pu juger de la sincrit de ses affections, et, pendant plus de
vingt-cinq ans, l'amiti de Mme de la Fayette fut pour le coeur bless
du misanthrope, un refuge o il trouvait tout ce qu'il pouvait goter
encore de paix et de bonheur.

Les deux amis s'aidaient de leurs conseils; Mme de la Fayette
perfectionna le style du noble duc qui, sans cette influence, aurait eu
peut-tre la phrase incorrecte, bien que superbe, d'un Saint-Simon.
Avec cette charmante modestie qui sied la femme, Mme de la Fayette
ne convenait que de la dette intellectuelle qu'elle avait elle-mme
contracte l'gard de son ami, et ne se reconnaissait sur lui qu'une
influence morale: M. de la Rochefoucauld m'a donn de l'esprit,
disait-elle, mais j'ai rform son coeur. tait-elle bien sre de cette
dernire assertion? Pour nous en convaincre nous-mmes, il aurait fallu
que l'auteur des _Maximes_ modifit son systme, et c'est ce que le duc
ne fit pas. Il est nanmoins touchant que le tendre coeur de Mme de la
Fayette se soit uni cet esprit amer, comme pour le persuader par un
vivant commentaire que la vraie dfinition de l'amiti se trouvait
plutt dans les maximes de Mme de Sabl que dans les siennes.

Mais les limites de cet ouvrage ne me permettent pas de m'arrter aux
talents secondaires, quelque, remarquables qu'ils soient. Il me faut
marcher rapidement et ne faire halte que devant les talents suprieurs
qui ont exerc une influence marque sur notre littrature. C'est ce
titre que Marguerite d'Angoulme m'a si longtemps retenue devant son
attachante physionomie; c'est ce titre encore que Mme de Svign me
fera ralentir ma course. Toutes deux personnifient l'esprit franais
dans sa grce la plus aimable, la plus sympathique, et, en mme temps,
elles sont restes dlicieusement femmes. Elles se sont donnes tout
entires aux affections du foyer. Marguerite a t la plus dvoue des
soeurs, Mme de Svign la plus passionne des mres. Elles ont, l'une et
l'autre, exagr l'expression des sentiments les plus lgitimes. On l'a
dit et redit: Mme de Svign a trop souvent fait parler la tendresse
maternelle un langage d'amant. Si Marguerite d'Angoulme voyait dans son
frre, dans Franois Ier, le Christ de Dieu, Mme de Svign n'est
pas bien loin de cette idoltrie en ce qui concerne sa fille, Mme de
Grignan. L'amour maternel est pour son esprit cette pense habituelle
que l'amour de Dieu est pour les mes pieuses. Mme de Svign mritera
que le grand Arnauld l'appelle une jolie paenne.

Comme l'amour fraternel pour Marguerite, l'amour maternel est la vie de
Mme de Svign: Ma fille, aimez-moi donc toujours: c'est ma vie, c'est
mon me que votre amiti.--La tendresse que j'ai pour vous, ma chre
bonne, me semble mle avec mon sang, et confondue dans la moelle de
mes os; elle est devenue moi-mme.--Adieu, ma fille, adieu, la chre
tendresse de mon coeur.--Adieu, ma chre enfant, l'unique passion de
mon coeur, le plaisir et la douleur de ma vie.--Aimez mes tendresses,
aimez mes faiblesses; pour moi, je m'en accommode fort bien. Je les aime
bien mieux que des sentiments de Snque et d'pictte. Je suis douce,
tendre, ma chre enfant, jusques la folie; vous m'tes toutes choses,
je ne connais que vous[342].

[Note 342: Mme de Svign, _Lettres_. A Mme de Grignan, 9 fvrier, 18
et 31 mai 1671; 8 janvier 1674, 8 novembre 1680.]

Il y a l, sans doute, quelque chose de trop. Marguerite d'Angoulme est
plus dans la nature lorsqu'elle prodigue son frre les tmoignages
d'une adoration passionne, parce que Franois Ier tant la fois pour
elle roi, pre et frre, elle n'abaisse pas sa dignit en se courbant
devant celui qui, pour elle, a la double dlgation de l'autorit royale
et de l'autorit domestique. Mais en se mettant pour ainsi dire aux
pieds de sa fille, Mme de Svign sacrifie trop son droit maternel,
et au temps o la place de la mre tait si leve dans les foyers
chrtiens, certaines expressions de l'aimable pistolire nous choquent
comme de fausses notes.

De l conclure que Mme de Svign n'tait pas sincre dans
l'expression de son attachement maternel, il y a loin; et ceux qui
lui adressent ce reproche ne le lui feraient pas, s'ils avaient
attentivement recueilli dans ses lettres tant de passages o le coeur
d'une mre dborde avec une naturelle effusion.

Et, d'ailleurs, ne soyons pas trop svres pour cette passion maternelle
laquelle nous sommes redevables de tant de pages ravissantes. Souvent
spare de Mme de Grignan, Mme de Svign, de mme qu'elle ne peut
converser qu'avec les personnes qui elle parle de sa fille, ne
retrouve qu'en lui crivant la pleine libert de son aimable esprit.
Pour les autres, sa plume lui pse et laboure; mais, pour sa fille,
cette plume trotte la bride sur le cou et l'on sent bien la vrit de
cette phrase si connue: Je vous donne avec plaisir le dessus de tous
les paniers, c'est--dire la fleur de mon esprit, de ma tte, de mes
yeux, de ma plume, de mon critoire, et puis le reste va comme il
peut[343].

[Note 343: 1er dcembre 1675.]

Dans ses lettres, Mme de Svign est le plus fidle miroir de son
poque; miroir brillant dont le grand sicle avait lui-mme d'ailleurs
poli la glace et taill les facettes, mais qui devait une grande partie
de son clat sa propre nature.

Mme de Svign avait, en effet, la radieuse imagination des gens qui
sont ns pour le bonheur; et Mme de la Fayette avait raison de lui dire
dans le portrait qu'elle traa d'elle: La joie est l'tat vritable
de votre me, et le chagrin vous est plus contraire qu' personne du
monde[344].

[Note 344: _Portrait de la marquise de Svign_, par Mme la comtesse
de la Fayette, sous le nom d'un inconnu.]

Cependant Mme de Svign put d'autant moins viter le chagrin que
l'unique objet en qui s'tait concentre toute sa puissance d'affection,
devint pour cette femme naturellement tendre et passionne[345] une
cause presque continuelle de douleur. Souvent loigne de Paris, souvent
malade et d'humeur ingale, Mme de Grignan faisait souffrir sa mre
tantt par son absence, tantt, malgr sa filiale affection, par sa
prsence mme. Mais quand le caractre est gai, la tristesse peut bien
dposer son amertume dans le coeur, le sourire garde si naturellement
son pli qu'il rayonne encore au milieu des larmes. Aussi, bien que le
souffle de la douleur vnt parfois ternir le miroir enchant dont
je parlais tout l'heure, l'ombre disparaissait, et dans le miroir
apparaissait avec un merveilleux relief tout ce qui venait s'y
rflchir.

[Note 345: _Id_.]

Avec l'imagination qui reproduit les tableaux qui s'y sont fixs, Mme
de Svign avait le got clair qui les choisit. Elle avait aussi la
vivacit et la mobilit d'impression qui faisaient d'elle l'cho de tous
les bruits du monde, cho tour tour joyeux ou attendri, grave ou
lger. Avec elle nous devenons ses contemporains. Voici les ftes que
remplit le majestueux clat du Roi-Soleil, les batailles qui vont
rpandre au loin la gloire de son nom; voici les petites intrigues et
les grands vnements, les aventures galantes de la cour, et, devant
le rgne officiel des favorites, la foudroyante loquence de l'orateur
sacr qui tonne contre l'adultre; les spirituels caquets du monde
et les grandes leons de l'histoire; les mariages souvent bass sur
l'intrt, mais parfois illumins d'un rayon d'amour; les morts des
grands capitaines, ce canon charg de toute ternit qui enlve
Turenne au-milieu des cris et des pleurs de ses soldats ivres de
vengeance, et qui conduit le cercueil du hros dans la royale ncropole
de Saint-Denis, au milieu d'une pompe funbre transforme en pompe
triomphale par les populations perdues et pleurant le suprme espoir de
la France; puis c'est le grand Coud montrant, l'heure de sa mort,
l'heure des derniers combats, le calme, la srnit que l'on admirait en
lui aux jours de bataille...


L'imagination de Mme de Svign est si riche de son propre fonds
que pour s'animer elle n'a pas besoin du mouvement de Paris ou de
Versailles. Les habitudes de la province, la retraite mme dans une
austre campagne ne l'assombrissent pas. C'est avec entrain que Mme de
Svign nous dcrit les tats de Bretagne avec leurs plaisirs assurment
moins dlicats que bruyants, et ces interminables repas qui lui font
dsirer de mourir de faim et de se taire. En avant, les paysans bretons
avec leurs costumes pittoresques et leurs mes plus droites que des
lignes, aimant la vertu comme naturellement les chevaux trottent[346]!
Avec quel charme rustique Mme de Svign nous dpeint la fenaison! A
Vichy, elle nous fera rire avec elle de la bourre d'Auvergne; une autre
fois, elle nous fera frissonner du spectacle que prsente une forge avec
les dmons qui s'agitent dans cet enfer, tous fondus de sueur, avec
des visages ples, des yeux farouches, des moustaches brutes, des
cheveux longs et noirs[347]. En voyage, tout l'occupe, tout l'amuse, la
nuit passe sur la paille, le carrosse qui verse. Mais elle se plat
surtout aux beaux aspects de la route, car elle aime la nature; elle
l'aime du moins la manire de nos trouvres du moyen ge qui, d'accord
en cela avec Homre, n'indiquent que d'un trait rapide et gracieux le
paysage qui les enchante[348].



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