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Text on one page: Few Medium Many
Il est vrai que, mme en
demandant la grce d'un forat, la marquise dissimule un sourire; il est
vrai aussi que la description du bagne frappe plus son imagination que
son coeur, et qu'elle se promet un plaisir d'artiste voir un tel
spectacle: Cette nouveaut, quoi rien ne ressemble, touche ma
curiosit; je serai fort aise de voir cette sorte d'enfer. Comment! des
hommes gmir jour et nuit sous la pesanteur de leurs chanes? Elle
exprime par un vers italien l'trange attrait qu'aurait pour elle ce
tableau:

E' di mezzo l'orrore esce il diletto[358].
_Et du milieu de l'horreur nat le plaisir._

[Note 356: 30 octobre 1675.]

[Note 357: 13 novembre 1675.]

[Note 358: 13 mai 1671.]

Ne nous pressons pas trop de conclure que Mme de Svign tait
insensible aux gnreuses motions de la charit chrtienne. Peut-tre
les vertus dont on parle le plus ne sont-elles pas toujours celles que
l'on pratique le mieux.

Il m'est plus difficile d'excuser la lgret avec laquelle Mme de
Svign rapporte certaines anecdotes ou juge certaines situations. Nous
n'aimons pas l'entendre raconter sa fille de scandaleuses aventures.
Nous ne lui pardonnons pas surtout de dire cette mme fille qu'elle
conseillerait une femme trahie de jouer _quitte quitte_ avec son
mari. C'taient l de ces propos mondains auxquels elle ne rflchissait
sans doute pas, elle qui, dans la mme situation, tait demeure fidle
au devoir.

Dans d'autres circonstances, Mme de Svign fait preuve d'un jugement
plus sain. Cette femme qui semble tout au prsent a compris le nant de
ce qui passe. Mais elle ne veut de la philosophie qu'autant que celle-ci
est chrtienne. Bien que des impressions jansnistes viennent se mler
sa foi, cette foi reste humble et soumise. La petite-fille de sainte
Chantai voit en tout les desseins de la Providence; elle s'abandonne
avec une confiante srnit la souveraine puissance qui nous guide.
Lorsqu'un fils est n Mme de Grignan, elle dit, celle-ci avec
l'accent d'une mre chrtienne: Ma fille, vous l'aimez follement; mais
donnez-le bien Dieu, afin qu'il vous le conserve... Donnez-le Dieu,
si vous voulez qu'il vous le donne[359]. Elle a beau ajouter ce conseil
une note rieuse, elle sait bien qu'une chose seule est ncessaire: la
direction de la vie vers le salut ternel.

[Note 359: 13 dcembre 1671.]

Et cependant avec quelle confusion elle s'accuse de se laisser dtourner
de cette pense!

C'est encore une forte chrtienne qui a crit M. de Coulanges cette
superbe lettre sur la mort de Louvois et sur le conclave:

Je suis tellement perdue de la nouvelle de la mort trs subite de M.
de Louvois, que je ne sais par o commencer pour vous en parler. Le
voil donc mort, ce grand ministre, cet homme si considrable, qui
tenait une si grande place; dont le _moi_, comme dit M. Nicole, tait si
tendu; qui tait le centre de tant de choses: que d'affaires, que de
desseins, que de projets, que de secrets, que d'intrts dmler, que
de guerres commences, que d'intrigues, que de beaux coups d'checs
faire et conduire! Ah, mon Dieu! donnez-moi un peu de temps; je
voudrais bien donner un chec au duc de Savoie, un mat au prince
d'Orange; non, non, vous n'aurez pas un seul, un seul moment... Sous
une forme familire, n'est-ce pas ici la haute inspiration de Bossuet?

Quant aux grands objets qui doivent porter Dieu, poursuit Mme de
Svign, vous vous trouvez embarrass dans votre religion sur ce qui se
passe Rome et au conclave; mon pauvre cousin, vous vous mprenez. J'ai
ou dire qu'un homme d'un trs bon esprit tira une consquence toute
contraire au sujet de ce qu'il voyait dans cette grande ville: il en
conclut qu'il fallait que la religion chrtienne ft toute sainte et
toute miraculeuse de subsister ainsi par elle-mme au milieu de tant de
dsordres et de profanations; faites donc comme lui, tirez les mmes
consquences, et songez que cette mme ville a t autrefois baigne du
sang d'un nombre infini de martyrs; qu'aux premiers sicles toutes les
intrigues du conclave se terminaient choisir entre les prtres celui
qui paraissait avoir le plus de zle et de force pour soutenir le
martyre; qu'il y eut trente-sept papes qui le souffrirent l'un aprs
l'autre, sans que la certitude de cette fin leur ft fuir ni refuser une
place o la mort tait attache, et quelle mort! Vous n'avez qu' lire
cette histoire, pour vous persuader qu'une religion subsistante par un
miracle continuel, et dans son tablissement et dans sa dure, ne peut
tre une imagination des hommes... Lisez saint Augustin dans sa _Vrit
de la Religion_... Ramassez donc toutes ces ides, et ne jugez pas si
lgrement; croyez que, quelque mange qu'il y ait dans le conclave,
c'est toujours le Saint-Esprit qui fait le pape; Dieu fait tout, il est
le matre de tout, et voici comme nous devrions penser: j'ai lu ceci en
bon lieu: _Quel mal peut-il arriver une personne qui sait que Dieu
fait tout, et qui aime tout ce que Dieu fait?_ Voil sur quoi je vous
laisse, mon cher cousin[360].

[Note 360: 26 juillet 1691.]

Cette chrtienne qui savait si bien juger du nant des choses humaines,
et qui croyait avec une si ferme confiance que rien de mal ne peut
arriver la crature qui voit en tout la volont d'un Dieu paternel,
cette chrtienne avait cependant redout la mort: Je trouve la mort si
terrible, crivait-elle, que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mne
que par les pines dont elle est seme[361]. Mais les solides lectures
dont Mme de Svign se nourrissait, les enseignements religieux qu'elle
s'appliquait de plus en plus affermirent son me, et elle mourut avec le
courage chrtien. Elle acheva sa vie auprs de ce qu'elle avait de plus
cher au monde: cette fille bien-aime qui fut l'occasion de sa gloire
littraire.

[Note 361: 16 mars 1672.]

Ce n'est pas sans tristesse que nous voyons disparatre la noble et
charmante femme. En nous initiant ses sentiments, ses occupations,
elle nous fait vivre de sa propre vie, et lorsqu'elle nous quitte, il
nous semble qu'elle emporte quelque chose de notre propre vie.

Si une exquise civilisation a seule pu produire Mme de Svign,
l'illustre pistolire a bien rendu la socit ce qu'elle lui devait.
C'est sur les femmes principalement qu'elle a exerc une grande
influence. Sans doute, elle ne pouvait leur lguer ce gnie naturel qui
donne ses lettres le trait profond et juste de la pense, la grce
piquante et le tour inimitable de l'expression. Mais elles ont appris de
ce merveilleux modle que le secret de l'art pistolaire est de laisser
parler avec naturel et simplicit un cour aimant, un esprit solidement
et dlicatement cultiv.

Avec moins d'abandon, Mme de Maintenon donne aux femmes un enseignement
analogue. Nous l'avons vu dans le chapitre o l'ducation de Saint-Cyr
nous a longuement occupe. La solidit est plus apparente dans les
lettres de Mme de Maintenon que dans celles de Mme de Svign. Aussi
l'esprit pratique de Napolon Ier accordait-il aux premires la
prfrence qu'une viande substantielle lui paraissait devoir mriter
sur un plat d'oeufs la neige. J'avoue humblement que malgr ma
sympathique admiration pour la fondatrice de Saint-Cyr, et en dpit mme
des rserves que j'ai faites en parlant de Mme de Svign, celle-ci
a toute ma prdilection, et que je ne sais me drober ce charme
fascinateur qu'elle exerce comme Marguerite d'Angoulme: la vivacit de
l'esprit franais unie la sensibilit d'un coeur de femme.

Au point de vue littraire, c'est faire une lourde chute que de quitter
le style gracieux, ail de Mme de Svign, pour la prose massive de Mme
Dacier. Le nom de cette dernire ne saurait cependant tre omis dans
un chapitre consacr l'influence intellectuelle de la femme. Par ses
publications et ses traductions d'auteurs anciens, elle a rendu de rels
services aux lettres franaises. Quels que soient les dfauts de son
style, son manque de got, la fausse lgance qu'elle prte parfois
Homre, ou l'allure bourgeoise par laquelle elle traduit l'inimitable
navet du pote, quelle que soit aussi la violence de la polmique
qu'elle soutint pour le dfendre, elle contribua puissamment remettre
en honneur les antiques modles du beau, et sa version de l'_Iliade_
et de l'_Odysse_, la meilleure qui et paru jusqu'alors, est demeure
populaire. Malheureusement elle voulut se montrer trop virile, et en
pareil cas, la femme perd sa grce native sans acqurir la force de
l'homme[362].

[Note 362: Egger, _Mmoires de littrature ancienne_; M. l'abb Fabre,
_la Jeunesse de Flchier_ les lettres indites de Mme Dacier, publies
dans l'appendice de cet ouvrage.]

Les femmes du XVIIe sicle laissrent leur empreinte non seulement sur
les lettres, mais aussi sur les arts. Nous avons dit la protection
claire qu'au XVIIe sicle de grandes dames, des princesses, des
reines, accordrent la peinture, la sculpture, l'architecture, aux
arts industriels. Des femmes, appartenant pour la plupart aux familles
de peintres minents, honorrent par leurs propres travaux les noms
qu'elles portaient. Telles furent Mme Restout, ne Madeleine Jouvenet,
soeur et lve de Jean Jouvenet, et les deux soeurs des frres Boulogne,
Genevive et Madeleine qui, toutes deux, furent reues l'Acadmie
royale de peinture et de sculpture. C'est un fait touchant que celui de
ces soeurs s'unissant leurs frres dans le culte de l'art.

Au XVIIIe sicle, plusieurs femmes appartinrent aussi l'Acadmie de
peinture et de sculpture. L'une d'elles tait la femme et l'lve
d'un peintre renomm, Vien[363]. Une autre est demeure clbre par ses
portraits; c'est Mme Vige-Lebrun.

[Note 363: Villot, _Notice des tableaux du Louvre_. cole franaise.]

La marquise de Pompadour se fit remarquer comme graveur. Protectrice des
arts, elle encouragea naturellement le voluptueux pinceau de Boucher.
Il y a loin de cette influence celle de la duchesse d'Aiguillon
protgeant le noble et religieux gnie des Le Sueur et des Poussin.
C'est toute la diffrence du XVIIe sicle au XVIIIe.

Avec l'art, nous sommes entre dans le XVIIIe sicle.



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