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Text on one page: Few Medium Many
Abattus par la
maladie, dépouillés jusqu'à la chemise, ils n'ont d'autre lit que la
terre, d'autre matelas que de la paille pourrie et n'osent, dans leur
état de nudité, se soulever de cette horrible couche. Leur nourriture,
c'est l'herbe, ce sont les racines des champs, c'est l'écorce des
arbres; les lézards, la terre même, tout leur est bon. S'il leur reste
quelques haillons, ils les lacèrent pour les avaler; et, à défaut de ces
étranges aliments, ils se rongent les bras et les mains «et meurent dans
ce désespoir.» D'autres disputent aux loups les restes d'une hideuse
curée: les débris pourris des chiens et des chevaux; ou bien, eux-mêmes
seront, fût-ce avant qu'ils n'expirent, la pâture des bêtes de proie.

Vivants et morts gisent pêle-mêle. L'enfant qui a survécu, est demeuré
sur la mère qui est morte, bien certainement en lui donnant sa dernière
bouchée de nourriture.

En Lorraine, à Saint-Mihiel, dit un missionnaire, «il y en a plus de
cent qui semblent des squelettes couverts de peau, et si affreux que, si
Notre-Seigneur ne me fortifiait je ne les oserais regarder; ils ont la
peau comme du marbre basané, et tellement retirée que les dents leur
paraissent toutes sèches et découvertes, et les yeux et le visage tout
refrognés. Enfin, c'est la chose la plus épouvantable qui se puisse
jamais voir.»

Toutes les classes participent à cette misère. Le noble compte parmi
les pauvres honteux. Le curé s'attelle à une charrue pour remplacer le
cheval qui manque. L'homme qui ne peut se plier à la honte de mendier
son pain est trouvé mort sur sa couche pour n'avoir pas osé «demander sa
vie!»

Les orphelins sont abandonnés; les jeunes filles, exposées à quelque
chose de plus terrible que la mort, le déshonneur. Les unes sont près
de succomber à l'effroyable tentation; d'autres se cachent dans des
cavernes pour fuir la brutalité des soldats. Les églises sont pillées,
les prêtres persécutés, dépouillés.

En Lorraine, les soldats eux-mêmes, pressés par la faim et la maladie,
sont couchés le long des routes et sur les grands chemins, sans
assistance religieuse, «sans consolation humaine[416].»

[Note 416: Lettres des prêtres de la Mission, recueillies dans la _Vie
de saint Vincent de Paul_, par le lazariste qui s'abrita sous le nom
d'Abelly. Sur l'origine de cet ouvrage, voir le livre récent de M.
Chantelauze, _Saint Vincent de Paul et les Gondi_.]

Pendant la Fronde, des masses d'émigrants arrivent à Paris et ajoutent
le fardeau de leur misère au poids des calamités qui écrasent la ville.

Tels furent les désastres dans lesquels la guerre étrangère et la guerre
civile plongèrent quelques parties de la France. Mais, au milieu de
toutes ces calamités, une armée se lève, l'armée de la charité! Saint
Vincent de Paul la commande, et les femmes marchent à l'avant-garde.

Les dames de la Charité de Paris donnent leur or, elles quêtent pour
les provinces désolées. Saint Vincent de Paul et ses collaboratrices
recueillent près d'un million six cent mille livres qui sont distribuées
dans la Lorraine et jusque dans l'Artois ravagé par la guerre. Pendant
les malheurs amenés par la Fronde, ces nobles femmes envoient à la
Champagne et à la Picardie plus de seize mille livres par mois[417].
L'imminence du danger provoquait les plus grands sacrifices, et les
généreuses femmes qui avaient eu à souffrir personnellement de la ruine
générale, calculaient, non leurs ressources, mais les misères qu'il
fallait soulager. Leur présidente, la duchesse d'Aiguillon, qui, avec
Mlle de Lamoignon et Mme de Hersé, la protectrice spéciale des pauvres
soldats, a recueilli des sommes immenses pour les victimes de la guerre,
la duchesse d'Aiguillon vend jusqu'à une partie de son argenterie. Mme
de Miramion vend son collier de perles pour nourrir les pauvres de
Paris. Elle leur fait distribuer plus de deux mille potages par jour.
Charité bien digne de la sainte femme qui, à Paris encore, fera
subsister les pauvres pendant les plus rigoureux hivers et à qui l'on
devra, en 1682, l'origine des fourneaux économiques[418].

[Note 417: _Vie de saint Vincent de Paul_, citée plus haut; _Lettres_
de saint Vincent de Paul, publiées par les prêtres de la Mission, 1882.
333. Lettre à M. Martin, supérieur à Turin, 20 juillet 1656.]

[Note 418: Bonneau-Avenant, _Mme de Miramion_, et _la Duchesse
d'Aiguillon_.]

Le 11 février 1649, M. Vincent éloigné de Paris, écrivait aux Dames de
la Charité, dans une lettre récemment publiée: «De vérité il semble que
les misères particulières vous dispensent du soin des publiques, et que
nous aurions un bon prétexte, devant les hommes, pour nous retirer de ce
soin; mais certes, mesdames, je ne sais pas comment il en irait
devant Dieu, lequel nous pourrait dire ce que saint Paul disait aux
Corinthiens... «Avez-vous encore résisté jusqu'au sang?» ou pour le
moins avez-vous encore vendu une partie des joyaux que vous avez? Que
dis-je? Mesdames, je sais qu'il y en a plusieurs d'entre vous (et
je crois le même de tant que vous êtes) qui avez fait des charités,
lesquelles seraient trouvées très grandes, non seulement en des
personnes de votre condition, mais encore en des reines[419].»

[Note 419: Saint Vincent de Paul, _Lettres_, 135.]

En d'autres circonstances encore, les femmes se privent de leurs joyaux.
Anne d'Autriche qui a appelé saint Vincent de Paul dans ses conseils,
Marie-Anne Martinozzi, princesse de Conti, donnent de tels exemples.

Pour les provinces désolées, cet or, ces perles se convertissaient en
pain, en vêtements, en médicaments, en outils même[420]. En soulageant
les misères de l'heure actuelle, on prévoyait l'avenir. On donnait
aux laboureurs du grain, des haches, des serpes, des faucilles; aux
paysannes, du chanvre, des rouets. On recueillait les orphelins, on leur
enseignait un état. Les jeunes filles étaient préservées du déshonneur
dans les pieux abris qui s'ouvraient à elles. Les pauvres honteux
recevaient, avec des secours, les hommages de respect qui leur rendaient
moins amer le pain de l'aumône. Les églises et leurs pasteurs étaient
secourus.

[Note 420: Les maisons des Dames de la Charité étaient devenues
d'immenses magasins.]

Les femmes dont nous énumérons les bienfaits et qui composaient ce qu'on
appelait l'Assemblée générale des Dames de la Charité, formaient comme
un conseil supérieur chargé de recueillir, de centraliser et de répartir
les dons de la charité. Ce n'était cependant pas dans ce but que
l'Assemblée générale avait été instituée.

Au début de sa carrière, quand saint Vincent de Paul évangélisait les
campagnes par ces missions dont sa première collaboratrice, Mme de
Gondi, avait inspiré la fondation, il avait établi dans les campagnes
des confréries de la Charité, composées de femmes qui allaient assister
spirituellement et corporellement les pauvres malades. L'oeuvre se
propagea, et de 1629 à 1631, s'établit dans presque toutes les paroisses
de Paris et des faubourgs. La mission de ces confréries était toute
paroissiale.

Une femme de bien, la présidente Goussault, eut la pensée de créer
une compagnie de dames qui aurait spécialement le soin des malades de
l'Hôtel-Dieu. Elle soumit le projet de cette création à M. Vincent qui
l'agréa. Les plus grandes dames de France se firent gloire d'appartenir
à cette association. Ceignant un tablier, les nobles infirmières
allaient porter aux femmes malades des secours, des consolations, des
enseignements, et leur donnaient avec affection le nom de soeurs.

Ce fut ainsi que se constitua l'Assemblée générale des dames de la
Charité. Plus tard elle agrandit sa mission. Nous l'avons vue se charger
de l'assistance des provinces désolées que ses bienfaits sauvèrent. A
l'assemblée générale et extraordinaire qui se tint au Petit-Luxembourg,
chez la duchesse d'Aiguillon, le 11 juillet 1657, saint Vincent de Paul
rendit un éclatant hommage à ses dévouées collaboratrices: «C'est une
chose presque sans exemple, dit-il, que des dames s'assemblent pour
assister des provinces réduites à l'extrême nécessité, en y envoyant de
grandes sommes d'argent, et de quoi nourrir et vêtir une infinité de
pauvres de toute condition, de tout âge et de tout sexe. On ne lit point
qu'il y ait jamais eu de telles personnes associées qui, d'office, comme
vous, mesdames, aient fait quelque chose de semblable[421]».

[Note 421: Abelly, _l. c._]

Les attributions de l'Assemblée de Charité s'étendent de plus en plus.
À la visite de l'Hôtel-Dieu, à l'assistance des provinces désolées, se
joignent d'autres charges.

La charité et le patriotisme s'unissaient dans les bienfaits que les
Dames de la Charité répandaient sur les victimes de la guerre et des
fléaux qui l'avaient suivie. Le patriotisme trouve aussi son compte dans
l'oeuvre apostolique qu'elles accomplissent en favorisant les missions
étrangères qui vont porter au loin, avec la connaissance de l'Évangile,
le nom de la France. La duchesse d'Aiguillon est là encore au premier
rang, et ses principales collaboratrices sont Mme de Miramion, Mme de
Lamoignon[422].

[Note 422: Pour Mlle de Lamoignon, voir les vers que lui a consacrés
Boileau. _Poésies diverses_, xvi. (Éd. Berriat-Saint-Prix.)]

Mme d'Aiguillon a une grande part à la fondation du séminaire des
Missions étrangères. La duchesse crée des missions dans l'Extrême
Orient, un séminaire à Siam. Elle achète les consulats de Tunis et
d'Alger; elle suscite la fondation d'un hôpital dans cette dernière
ville pour y recueillir les Français malades et abandonnés. Enfin
reprenant la pensée d'une autre femme de grand coeur, Mme de
Guercheville, elle établit une colonie française et catholique au
Canada[423], cette Nouvelle-France qui, aujourd'hui, garde plus que
jamais à la mère-patrie malheureuse, un amour dévoué, enthousiaste,
chevaleresque.

[Note 423: Fléchier, _Oraison funèbre de Mme d'Aiguillon_;
Bonneau-Avenant, _la Duchesse d'Aiguillon_. Ce dernier écrivain nomme
une humble cabaretière, Marie Rousseau, qui seconda la duchesse
d'Aiguillon dans la fondation de cette colonie.]

Voilà ce que les femmes du XVIIe siècle ont fait pour le salut des
provinces dévastées, pour la grandeur de la France et la gloire de
l'Église.



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