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Lorsque ces
confrries s'taient rpandues Paris, et que des femmes de condition
s'y taient enrles, celles-ci avaient bien le zle gnreux, le
dvouement qui ne calcule pas, mais leurs devoirs domestiques et sociaux
ne leur permettaient pas de veiller assidment les malades. Ce fut alors
que l'on proposa M. Vincent de consacrer spcialement au service des
pauvres malades, de pieuses filles de la campagne qui, avec toute la
charit de leurs coeurs et toute la vigueur de leurs forces physiques,
se dvoueraient Jsus-Christ dans les tres souffrants. L'active
promotrice des confrries de la Charit, Mme Le Gras, fut l'institutrice
de ces saintes filles qui vnrent en elle et dans saint Vincent de Paul
les fondateurs de leur ordre.

La maison que Mlle Le Gras occupait sur la paroisse de Saint-Nicolas du
Chardonnet, fut la premire communaut des filles de la Charit. Leurs
premires bienfaitrices furent Mlle Lamy, fille d'un administrateur de
l'hpital gnral, et Mme de Miramion. Et comme le nom de la duchesse
d'Aiguillon tait destin tre revendiqu par toutes les grandes
oeuvres du XVIIe sicle, ce fut encore la prire de la noble duchesse
que l'archevque de Paris accorda aux soeurs de la Charit le privilge
ncessaire pour que leur association ft rige en communaut.

Obliges d'aller la recherche de toutes les misres, les filles de la
Charit ne pouvaient mener la vie claustrale de ces saintes Carmlites
qui, introduites en France par Mme Acarie, offraient aux mes
contemplatives ou aux coeurs blesss de la vie, leur inviolable asile de
paix, de prire et de pnitence. Les soeurs de la Charit ne pouvaient
tre et n'taient pas des religieuses. Dans la rgle qu'il leur donna,
saint Vincent de Paul disait: Elles considreront qu'encore qu'elles
ne soient pas dans une religion, cet tat n'tant pas convenable aux
emplois de leur vocation, nanmoins parce qu'elles sont beaucoup plus
exposes que les religieuses clotres et grilles, n'ayant pour
monastre que les maisons des malades; pour cellule, quelque pauvre
chambre, et bien souvent de louage; pour chapelle, l'glise paroissiale;
pour clotre, les rues de la ville; pour clture, l'obissance; pour
grille, la crainte de Dieu; et pour voile, la sainte modestie. Pour
toutes ces considrations, elles doivent avoir autant ou plus de vertu
que si elles taient professes dans un ordre religieux[425].

[Note 425: Abelly. _l. c._]

Ces pieuses filles deviennent les ministres de l'Assemble gnrale des
dames de la Charit. A elles l'assistance spirituelle et corporelle du
malade, soit dans le logis de la misre, soit l'hpital! A elles
la maternit de l'enfant trouv et du vieillard dlaiss! A elles
l'ducation des enfants du peuple! Elles pansent les plaies morales
comme les plaies physiques; la plus hideuse lpre de l'me ou du corps
les attire au lieu de les repousser. Elles soignent les pestifrs, et
les galriens les voient se pencher sur eux dans leurs blanches auroles
comme des anges qui apparatraient aux damns au milieu des supplices de
l'enfer.

Dans les calamits publiques elles sont l. Ce sont elles qui, Paris,
pendant la Fronde, distribuent aux pauvres, aux rfugis, la nourriture
quotidienne. Le 21 juin 1652, saint Vincent de Paul crit propos des
charges qui psent sur sa famille spirituelle: Les pauvres filles de la
Charit y ont plus de part que nous, quant l'assistance corporelle des
pauvres. Elles font des distributions de potage tous les jours, chez
Mlle Le Gras, treize cents pauvres honteux, et dans le faubourg
Saint-Denis huit cents rfugis, et dans la seule paroisse de
Saint-Paul quatre ou cinq de ces filles en donnent cinq mille pauvres,
outre soixante ou quatre-vingts malades qu'elles ont sur les bras. Il y
en a d'autres qui font ailleurs la mme chose.

Deux jours aprs, soit que M. Vincent ait t plus amplement inform,
soit que le nombre des pauvres assists se soit accru, c'est huit
mille de ces malheureux que les Soeurs de la paroisse de Saint-Paul
donnent la nourriture[426].

[Note 426: _Lettres_ de saint Vincent de Paul M. Lambert, date cite
dans le texte. Aux soeurs de charit, Valpuiseau, 23 juin 1652]

Ainsi que les prtres de la Mission, elles tombent victimes de leur
chrtienne et patriotique charit. A Rthel, Calais, on les verra se
dvouer aux soldats blesss ou malades. A l'hpital de Calais, quatre
filles de la Charit ont la charge de cinq ou six cents militaires.
Elles succombent la tche; toutes sont malades, deux d'entre elles
meurent. En les recommandant aux prires de ses missionnaires, leurs
dignes frres d'armes, M. Vincent disait: La reine nous a fait
l'honneur de nous crire pour nous mander d'en envoyer d'autres
Calais, afin d'assister ces pauvres soldats. Et voil que quatre s'en
vont partir aujourd'hui pour cela. Une d'entre elles, ge d'environ
cinquante ans, me vint trouver vendredi dernier l'Htel-Dieu, o
j'tais, pour me dire qu'elle avait appris que deux de ses soeurs
taient mortes Calais, et qu'elle venait s'offrir moi pour y tre
envoye leur place, si je le trouvais bon; je lui dis: Ma soeur, j'y
penserai: et hier elle vint ici pour savoir la rponse que j'avais
lui faire. Voyez, messieurs et mes frres, le courage de ces filles
s'offrir de la sorte, et s'offrir d'aller exposer leur vie, comme des
victimes, pour l'amour de Jsus-Christ et le bien du prochain: cela
n'est-il pas admirable? Pour moi, je ne sais que dire cela, sinon que
ces filles seront mes juges au jour du jugement. Oui, elles seront nos
juges, si nous ne sommes disposs comme elles exposer nos vies pour
Dieu[427]...

[Note 427: Abelly, _l. c._ Comp. _Lettres_. A ma soeur Hardemont, 10
aot 1658.]

Pour rendre hommage de tels actes, la parole d'ordinaire si simple
de l'aptre a des accents o vibre un religieux enthousiasme. Et c'est
justice. Que, dans l'enivrement du combat, le drapeau du rgiment
chappe une main mourante, nous comprenons l'ardeur avec laquelle des
bras gnreux s'tendent pour soutenir le symbole de l'honneur franais.
Mais que, dans un hpital, la place des hroques victimes de l'pidmie
soit revendique comme un poste d'honneur, c'est l un de ces faits
sublimes que nous offrent souvent les annales des filles de saint
Vincent, et qui attestent que dans la vaillante race des femmes
franaises, la soeur de charit a plus que le courage du soldat, la
vocation du martyr.

Les Dames de la Visitation, fondes par saint Franois de Sales et
sainte Chantal, prtent aussi leur concours aux oeuvres de saint Vincent
de Paul, suprieur de leur maison de Paris. Ce fut leur exquise douceur
qui fit dsirer M. Vincent qu'elles se dvouassent aux pcheresses.
Elles comprenaient certainement cette mission, les filles spirituelles
du saint docteur de _l'Amour de Dieu_, les religieuses parmi lesquelles
allait bientt surgir la bienheureuse qui montra notre pays ce que le
Coeur d'un Dieu peut renfermer de tendre pardon. Nous aimons voir les
filles de saint Franois de Sales et les filles de saint Vincent de Paul
se rencontrer dans la communion de la charit. Nous aimons les voir
servir le Dieu des misricordes au lieu de ce Dieu sombre et jaloux que
les jansnistes prsentaient leurs adeptes, et particulirement ces
austres religieuses de Port-Royal, qui mirent au service de l'erreur
une intrpidit digne d'une meilleure cause. Nous aimons encore
opposer la charit active que pratiquaient les collaboratrices de saint
Vincent ce quitisme qu'allait bientt prcher une autre femme, Mme
Guyon.

Aprs avoir parl des femmes politiques qui, par leurs intrigues,
contriburent la ruine de la France, je me suis arrte avec bonheur
devant les femmes de bien qui la relevrent parla puissance de leur
charit. C'est qu'en effet, la vraie mission sociale de la femme est
dans les oeuvres du bien, et non dans les intrusions politiques. Mme de
Maintenon en est un exemple de plus. Gnreusement associe aux bonnes
oeuvres de Mme de Miramion, elle-mme fondatrice de l'Institut de
Saint-Cyr, son rle est moins heureux lorsqu'elle touche aux affaires
publiques. Sans doute elle n'eut pas, dans la rvocation de l'dit
de Nantes, la part qu'on lui a attribue[428]. Elle ne voulait pas de
conversion force, et pour elle la douce et persuasive loquence d'un
Fnelon ou d'un Flchier, la puissante dialectique d'un Bourdaloue
taient les meilleurs instruments de propagande. Mais s'il faut effacer
de son rle politique cette participation une funeste mesure, il est
d'autres circonstances o son immixtion dans les affaires d'tat fut
malheureuse. Il n'est pas jusqu' sa sensibilit fminine qui ne devnt
nfaste au pays quand, par ses larmes, elle obtint de Louis XIV qu'il
reconnt le fils de Jacques II pour roi d'Angleterre. C'est par
l'influence de Mme de Maintenon que l'inepte Chamillart a la double
succession d'un Louvois et d'un Colbert, et que le prsomptueux Villeroi
est investi du commandement qui fait de lui le prisonnier de Crmone et
le vaincu de Ramillies.

[Note 428: Duc de Noailles, _Histoire de Mme de Maintenon_.]

Il est toutefois une intervention politique dans laquelle Mme de
Maintenon attire notre sympathie, parce qu'elle n'y figure que dans
ses attributions de femme et dans ses sentiments de chrtienne. C'est
lorsque, en 1693, elle inspire Louis XIV, victorieux encore, une
gnreuse piti pour les misres du peuple et lui fait dsirer la paix.
Nous retrouvons alors en elle l'amie de Fnelon et de Mme de Miramion.

En dpit de regrettables erreurs, l'influence de Mme de Maintenon est
celle d'une femme honnte. Mais que dire du rle que jouent au VIIIe
sicle Mme de Prie, Mme de Pompadour, Mme du Barry: Mme de Prie, vraie
reine de France de par la grce du duc de Bourbon, et mettant au service
de l'Angleterre une influence salarie; Mme de Pompadour qui, tout en
n'ayant pas t, comme on le croyait jusque dans ces derniers temps,
la premire instigatrice de la guerre de Sept ans [429], la favorise de
toutes ses forces pour plaire la grande souveraine trangre dont les
prvenances la flattent; Mme de Pompadour, levant ou prcipitant les
ministres, faisant donner un Soubise le bton de marchal, mrit par
Chevert; et, pour se venger de la juste svrit des jsuites son
gard, poussant le roi la suppression de leur ordre; Mme du Barry
enfin, dont le nom souillerait ici pour la seconde fois notre tude s'il
n'tait, cette fois encore, marqu d'un stigmate fltrissant [430]; Mme du
Barry qui la France dut la destruction de ses parlements et le triste
ministre d'un duc d'Aiguillon.

[Note 429.



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