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Entretien
avec les demoiselles de la classe bleue, 1705.]

Mme de Maintenon écrit aussi à une dame de Saint-Louis: «Que vous êtes
heureuse, ma chère fille, de ne pas dire un mot qui ne soit une bonne
oeuvre qui ira plus loin que vous[47]!»--«Il y a donc dans l'oeuvre de
Saint-Louis, si elle est bien faite et avec l'esprit d'une vraie foi et
d'un véritable amour de Dieu, de quoi renouveler dans tout le royaume la
perfection du christianisme,» disait _l'Esprit de l'Institut_. Et elle
se montrait ainsi la digne élève de ces Ursulines qui avaient formulé ce
principe: «Il faut renouveler par la petite jeunesse ce monde corrompu;
les jeunes réformeront leurs familles, leurs familles réformeront leurs
provinces, leurs provinces réformeront le monde[48].» Les Ursulines
s'appliquaient, elles aussi, à former des institutrices en même temps
que des élèves; mais nous reparlerons des services qu'elles rendirent.

[Note 47: Id. _id._, 216. Lettre à Mme de Saint-Périer, 1708.]

[Note 48: _Chronique des Ursulines_, citée par M. Legouvé. _Histoire
morale des femmes_.]

Fénelon et la fondatrice de Saint-Cyr jugent que tout dans d'instruction
de la mère future doit concourir à un double but: éclairer la piété,
fortifier la raison. Ils veulent former de solides chrétiennes, des
chrétiennes instruites de leur religion, des chrétiennes qui, suivant
le conseil de saint François de Sales, sauront sacrifier les pratiques
surérogatoires de la piété à leurs devoirs essentiels d'épouses et de
mères; ils veulent former aussi des femmes raisonnables qui, habituées à
s'appliquer le fruit de toutes les instructions qu'elles auront reçues,
deviendront de sûres conseillères, mettront les biens de l'âme au-dessus
des vanités du luxe et du monde; des femmes laborieuses, charitables,
«de bonnes moeurs, modestes, discrètes, silencieuses,... bonnes, justes,
généreuses, aimant d'honneur, la fidélité, la probité, faisant plaisir
dans ce qu'elles peuvent, ne fâchant personne, portant partout la
paix, ne désunissant jamais, ne redisant que ce qui peut plaire et
adoucir[49].» C'est l'idéal de la femme forte, cet idéal que Fénelon
présente à la dernière page de son livre et qui en est la vraie
conclusion. Et pour que soit pleinement réalisé cet idéal de la femme
forte qui rira encore à son dernier jour, Fénelon et Mme de Maintenon
demandent qu'on laisse s'épanouir dans la jeune fille cette aimable
gaieté qui annonce la paix de la conscience et qu'étouffait souvent
l'éducation domestique du XVIIe siècle.

[Note 49: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 193. Lettre aux
dames de Saint-Louis, 11 février 1706.]

Dans ce système d'éducation, l'instruction proprement dite devenait un
puissant moyen de préparer la femme forte. Ici encore Mme de Maintenon
semble s'être inspirée de Fénelon en appliquant à Saint-Cyr la méthode
pédagogique de celui-ci, cette méthode qui, admirablement appropriée aux
besoins de l'enfant, à la curiosité de l'adolescente, témoignait que
l'ancien supérieur des Nouvelles catholiques avait vu de près
se développer l'intelligence féminine et avait ainsi étudié les
enseignements que comporte chaque âge.

Cette méthode n'a point vieilli, non plus que les résultats qu'elle
poursuit.

De même que l'éducation morale, l'éducation intellectuelle doit tendre
à ce double but que nous avons signalé: former le jugement, éclairer la
piété, et rendre ainsi la femme plus capable de remplir ses devoirs. Au
lieu de cette instruction qui ne fait qu'encombrer la mémoire, Fénelon
et Mme de Maintenon veulent une instruction vraiment pratique qui soit
une force pour le caractère en même temps qu'une lumière pour l'esprit.

Pour la fondatrice de Saint-Cyr, il n'était pas jusqu'aux leçons
d'écriture qui ne servissent à l'éducation morale, et les exemples que
Mme de Maintenon traçait elle-même sur les cahiers des élèves étaient
des préceptes remplis de cette haute raison, de cette douce sagesse, de
cette délicatesse de sentiment qui distinguaient cette femme célèbre.
Elle s'appliquait à ce que les jeunes filles s'assimilassent le suc de
toutes les leçons qu'elles entendaient, et elle les engageait à écrire
leurs réflexions dans un livre spécial[50].

[Note 50: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_. À une époque
antérieure, Jacqueline Pascal, en religion soeur Sainte-Euphémie,
veillait aussi à ce que ses élèves s'appliquassent les fortes lectures
religieuses qu'elle leur faisait, mais qui étaient malheureusement
imbues des doctrines jansénistes. _Règlement pour les enfants de
Port-Royal_, composé par soeur Sainte-Euphémie en 1657 et imprimé en
1665, à la suite des _Constitutions de Port-Royal_. Voir ce règlement
dans l'ouvrage de M. Cousin, _Jacqueline Pascal_, appendice n° 2.--M.
Cousin fait remarquer que l'enseignement mutuel était judicieusement
appliqué dans ce règlement.]

Certes, ce n'était qu'à un petit nombre de connaissances que
s'appliquait cette méthode. Mais, selon l'esprit du XVIIe siècle, mieux
valait peu savoir et bien savoir que de posséder superficiellement un
plus grand nombre de connaissances. Aussi, quelque restreint que fût le
programme de Fénelon, nous dirons, avec Mgr Dupanloup, que _exquis
bon sens_, qui est l'âme du XVIIe siècle, pouvait souvent remplacer
l'enseignement des livres, et qu'une instruction très élémentaire
pouvait suffire alors qu'elle s'appuyait sur la base solide de la
raison[51]. Ce bon sens était un guide sûr, à l'aide duquel les femmes
devaient juger sainement aussi bien des oeuvres de l'esprit que des
choses de la vie.

[Note 51: Mgr Dupanloup, _Lettres sur l'éducation des filles_.]

Avec une forte instruction religieuse, très justement éloignée toutefois
des controverses théologiques, Fénelon ne prescrit donc à la jeune fille
que bien peu de connaissances: lire distinctement et naturellement,
écrire avec correction, parler avec pureté, savoir les quatre règles de
l'arithmétique pour faire les comptes de la maison, être initiée aux
choses de la vie rurale, aux droits et aux devoirs seigneuriaux,
apprendre les éléments du droit autant que ceux-ci se rapportent à
la condition de la femme, mais éviter cependant de faire servir ces
connaissances à une humeur processive. Après ces études qui, pour lui,
sont fondamentales et dont la dernière manque à nos programmes actuels,
Fénelon permet qu'on laisse lire aux jeunes filles des livres profanes
dont la solidité les dégoûtera de la creuse lecture des romans:
«Donnez-leur donc des histoires grecque et romaine; elles y verront des
prodiges de courage et de désintéressement. Ne leur laissez pas ignorer
l'histoire de France, qui a aussi ses beautés; mêlez-y celle des pays
voisins, et les relations des pays éloignés judicieusement écrites. Tout
cela sert à agrandir l'esprit et à élever l'âme à de grands sentiments,
pourvu qu'on évite la vanité et l'affectation[52].»

[Note 52: Fénelon, Éducation des filles, XII.]

C'est avec les mêmes précautions que le vénérable auteur souhaite que le
latin, la langue des offices de l'Église, remplace dans l'instruction
des jeunes filles l'italien et l'espagnol qui y figuraient alors, ces
deux idiomes dont l'étude entraîne la lecture d'ouvrages passionnés, et
qui, ne fût-ce qu'au point de vue littéraire, ne sauraient égaler la
vigoureuse beauté du latin.

«Je leur permettrais aussi, mais avec un grand choix, la lecture des
ouvrages d'éloquence et de poésie, si je croyais qu'elles en eussent le
goût, et que leur jugement fût assez solide pour se borner au véritable
usage de ces choses; mais je craindrais d'ébranler trop les imaginations
vives, et je voudrais en tout cela, une exacte sobriété: tout ce qui
peut faire sentir l'amour, plus il est adouci et enveloppé, plus il me
paraît dangereux.

«La musique et la peinture ont besoin des mêmes précautions[53].»

[Note 53: Id., _l. c._]

Fénelon souhaitait que, dans l'éducation de la jeune fille,
l'inspiration chrétienne animât la poésie, la musique, et
particulièrement l'alliance de ces deux arts, le chant. Mais cette
bienfaisante inspiration lui semblait bien difficile à rencontrer à une
époque où la poésie et la musique s'unissaient pour célébrer l'amour.
Nous verrons comment Racine allait réaliser le voeu de Fénelon.

Avec ce sentiment du beau qui faisait désirer à Fénelon que, pour leur
parure, les jeunes filles prissent pour modèle la noble simplicité des
statues grecques, il veut qu'elles étudient le dessin, la peinture, ne
fût-ce que pour exécuter leurs travaux manuels avec un art plus délicat
et pour faire régner dans certains arts industriels le goût qui y manque
trop souvent.

Tout est solide dans cette instruction. Nous n'y trouvons qu'un seul
défaut: une trop grande méfiance à l'endroit des oeuvres littéraires. En
éliminant tout ce qui, dans ces ouvres, enflamme les passions, il reste
encore assez de pages où l'on peut montrer à la jeune fille la sublime
alliance du beau et du bien. L'émotion même que font naître les grands
sentiments est sans péril lorsqu'elle est réglée par cette haute raison
que cultivaient dans leurs disciples les deux nobles éducateurs du XVIIe
siècle. Ils leur avaient appris à juger trop sainement des choses de
l'esprit pour que des sentiments exaltés leur donnassent le dégoût de la
vie réelle.

Bien que Mme de Maintenon élevât justement au-dessus de la forme
littéraire l'utilité du fond, elle ne négligeait pas chez les élèves
de Saint-Cyr l'élégante pureté de l'expression. Elle leur enseignait
elle-même ce style épistolaire où elle excellait, ce style naturel qui,
dans sa brièveté, se borne «à expliquer clairement et simplement ce que
l'on pense.» Elle composa pour ces jeunes personnes des _Proverbes_, des
_Conversations_ qui, tout en exerçant leur jugement, les initiaient aux
grâces de la causerie française. Elle fit plus. Après avoir entendu
l'une des «détestables» ouvres dramatiques que Mme de Brinon, première
supérieure de Saint-Cyr, composait pour ses élèves, «elle la pria de
n'en plus faire jouer de semblables, et de prendre plutôt quelque belle
pièce de Corneille ou de Racine choisissant seulement celle où il y
aurait le moins d'amour.» _Cinna_ fut représenté par les demoiselles de
Saint-Cyr.



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