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Mirabeau a dit que les femmes, en
se mettant aux premiers rangs de l'émeute, peuvent seules la faire
triompher. Elles sont capables d'entendre un appel de ce genre, ces
femmes qui trouvent que les hommes ne vont pas assez vite.

Les femmes forment, au 5 octobre, l'avant-garde de ce peuple parisien,
de cette mer humaine qui roule jusqu'à Versailles ses flots en fureur,
son écume immonde, et qui bat de ses vagues le vieux palais des rois.
Parmi ces femmes, les unes sont poussées par la famine, les autres par
leurs mauvais instincts. Filles perdues et femmes du peuple se coudoient
dans la mêlée. Elles sont armées de bâtons, de coutelas, de fusils;
l'une d'elles bat du tambour, et la horde chante le _Ça ira_.

Pour séduire les soldats qui défendent Versailles, tout leur est bon, et
les dégoûtants spectacles de l'orgie se mêlent aux scènes du massacre.
Voient-elles de leurs compagnes s'attendrir à la parole du roi, elles
procèdent à la strangulation de ces dernières, ce qui ne les empêchera
pas de céder elles-mêmes au mouvement qui saluera la superbe attitude de
la reine.

Les femmes de l'émeute ont triomphé: elles ramènent à Paris la famille
royale. Juchées sur des voitures, sur les trains des canons, elles sont
affublées des dépouilles des gardes du corps, et ces étranges soldats
jettent ce cri de sauvage triomphe: «Nous ne manquerons plus de pain,
nous ramenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron.»

Elles demandent à la Commune une récompense, et s'il en faut en croire
Pacquotte, elles l'ont bien méritée: «Sans elles, la chose publique
était perdue.» En dépit des murmures masculins qui accueillent cette
assertion, les femmes obtiennent les honneurs qu'elles sollicitent.
Dans les cérémonies publiques, elles auront une place d'honneur... «et
tricoteront,» ajoute Chaumette, peu partisan, comme nous allons le voir,
de leur émancipation politique.

Partout où il y aura du sang à flairer, les femmes de l'émeute seront
là, aux Tuileries le 20 juin et le 10 août, dans les prisons aux
massacres de septembre. Elles demandent des piques pour défendre la
Constitution; mais en vérité elles ont bien d'autres armes. Ces femmes
qui endossent le pantalon rouge et qui se coiffent du bonnet rouge, ce
sont les _flagelleuses_; et si, sur la voie publique, elles rencontrent
d'autres femmes dont le civisme leur paraît suspect, elles les
fouettent: outrage ignoble qu'elles font subir sur le parvis de
Notre-Dame aux angéliques soeurs de charité expulsées de leur maison.
Sous la douleur et la honte de cet infâme supplice, les saintes filles
tombent malades, quelques-unes d'entre elles meurent, et l'une d'elles,
qui a voulu se sauver, est jetée dans la Seine.

Ces femmes forment des clubs. Le plus terrible est celui de la _Société
des femmes révolutionnaires_ qui s'assemblent dans le charnier de
l'église Saint-Eustache. Un charnier convient bien à ces fauves.

Il y a encore d'autres sociétés parmi lesquelles il faut distinguer
la _Société fraternelle_: c'est une succursale de la Société mère des
Jacobins et celle-ci se charge de diriger cette pépinière. La _Société
fraternelle_ a des affiliations dans tout le pays. Ses membres fomentent
la guerre contre l'Autriche.

Les femmes ne se contentent pas de leurs clubs; elles assistent et
pérorent aux séances des clubs masculins et de l'Assemblée. On les a
vues envahir l'Assemblée de Versailles, se mêler aux députés, voter avec
eux, encourager les uns, imposer silence aux autres: «Parle, député;
tais-toi, député.» Par d'ignobles menaces, par des actes cyniques, elles
souillent l'asile de la représentation nationale[475].

[Note 475: Taine, _les Origines de la France contemporaine. La
Révolution_; Lairtullier, _ouvrage cité_.]

Robespierre saura se servir du concours de ces femmes. Remplissant les
galeries des Assemblées, elles... tricotent, comme le leur a prescrit
Chaumette, mais en même temps elles prennent aux séances une part
active. Par leurs applaudissements, elles s'associent aux plus cruelles
motions des Jacobins. Elles couvrent de leurs huées la parole des
hommes modérés. «Monsieur le président, faites donc taire ce tas de
_sans-culottes_,» dit l'abbé Maury en désignant les tricoteuses. C'est
ainsi que fut employé pour la première fois ce nom qui devait désigner
les purs Jacobins[476].

[Note 476: Lairtullier, _l. c._]

Dans les comités de salut public et de sûreté générale, les tricoteuses
acclament les dénonciateurs. En prairial, elles ne se bornent pas à
se servir de leurs langues, elles tirent leurs couteaux contre la
Convention. C'est une femme, une folle furieuse qui assassine Féraud
qu'elle a pris pour Boissy-d'Anglas. La cruauté des femmes survivra même
au régime de la Terreur.

Les mégères se font gloire de ce titre: _les Furies de la guillotine_.
Lorsque le peuple semble las des scènes de l'échafaud, ce sont elles
que l'on enverra aux exécutions pour que leurs hurlements réveillent la
meute populaire. Elles excitent les bourreaux. Avec une âpre volupté,
elles se cramponnent jusqu'à la planche de l'échafaud pour se mieux
repaître de la vue du sang. A leurs grimaçantes attitudes, à leurs
fauves éclats de rire, on les prendrait pour des démons surgissant de
l'enfer. Elles dansent au pied de l'échafaud la hideuse carmagnole.

Quelques-unes des femmes de l'émeute se sont fait un nom. Je ne parle
pas de cet être allégorique, la Mère Duchesne, Brise-Acier, qui fumant
le schibouk, menaçant de son sabre et tournant sa quenouille, crie aux
femmes: «Vivre libre ou mourir!» Je me contente de nommer la reine
des Halles, reine Audu, qui obtient une couronne pour sa belliqueuse
attitude dans les journées du 5 et du 6 octobre. Rose Lacombe, la
fondatrice de la fougueuse société des femmes révolutionnaires, la
farouche clubiste que je retrouverai tout à l'heure; Rose Lacombe
qui, avec les Marseillais, est allée, aux Tuileries le 10 août, et en
septembre dans les prisons où elle a assouvi ses haines furieuses; Rose
Lacombe qui commande les _flagelleuses_, Rose Lacombe qui, accusant la
Convention de lenteur, dénonce à sa barre les fonctionnaires nobles ou
suspects, et qui, éprise d'un jeune royaliste, se retourne contre les
Jacobins parce qu'ils ne veulent pas élargir l'homme qu'elle aime; Rose
Lacombe enfin qui, après la fermeture des clubs de femmes, tiendra une
humble boutique dans la galerie du Luxembourg.

Le temps et la bonne volonté me manquent pour m'arrêter devant les
tristes héroïnes des journées révolutionnaires. Il en est une cependant
que je veux signaler comme le type même de la furie démagogique.

Fille de laboureurs, Théroigne de Méricourt a été aimée d'un jeune
gentilhomme qui l'a abandonnée. Voilà ce qui a fait d'elle l'ennemie des
hautes classes. La villageoise devient courtisane, et pour commencer son
oeuvre de revendication sociale, elle se plaît à ruiner les plus riches
seigneurs. La Révolution éclate. Théroigne se jette dans les luttes de
la rue. En habit d'amazone, elle porte le sabre au côté, des pistolets
à la ceinture; et... dans le pommeau de sa cravache se trouve une
cassolette d'or contenant des sels et des parfums, «en cas de
défaillance et pour neutraliser l'odeur du peuple[477].» La courtisane et
l'émeutière se combinent ici dans un curieux mélange.

[Note 477: Lairtullier, _l. c._]

Théroigne participe aux journées de la Révolution. Elle figure au
pillage du dépôt d'armes des Invalides. Elle compte parmi les premiers
assaillants qui ont escaladé les tours de la Bastille, et un sabre
d'honneur est sa récompense. Accusant de tiédeur le club des _Enragés_
qui a des chefs tels que Maillard, Saint-Huruge, Santerre, elle a jeté
sur Versailles les femmes du 5 octobre. Cette fois son amazone est
rouge, et rouge aussi son panache. Échevelée, armée jusqu'aux dents,
debout sur un canon, elle excite les insurgés. Le 10 août, elle se
bat. Aux massacres de septembre, on la voit à l'Abbaye, à la Force, à
Bicètre; elle a une acolyte qui tient une tête de femme au bout d'une
pique. Elle parle dans les clubs, à l'Assemblée même. Enfin, liée avec
Brissot, elle prêche avec lui la conciliation des partis qu'il faut
réunir contre l'étranger. Brissot est attaqué dans la rue par les
mégères. Théroigne le défend, et l'amazone révolutionnaire subit le
châtiment que savent donner les _flagelleuses_. Cet outrage la rend
folle. On l'enferme. Alors Théroigne la courtisane, Théroigne la
septembriseuse a dans sa folie le double caractère de sa honteuse et
sanguinaire existence. Dépouillée de tout sentiment de pudeur, elle ne
peut supporter aucun vêtement, et dans sa hideuse nudité, elle se traîne
sur le sol, elle mord avec rage celui dont la présence l'irrite; et
recherchant ses aliments dans les ordures, elle ne peut boire que l'eau
boueuse du ruisseau.



CHAPITRE V

LA FEMME AU XIXe SIÈCLE--LES LEÇONS
DU PRÉSENT ET LES EXEMPLES DU PASSÉ.


§I. L'émancipation politique des femmes jugée par l'école
révolutionnaire.--§II. Le travail des femmes. Quelles sont les
professions et les fonctions qu'elles peuvent exercer?--§III. Quelle est
la part de la femme dans les oeuvres de l'intelligence et dans quelle
mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux arts?--§IV.
L'éducation des femmes dans ses rapports avec leur mission.--§V.
Conditions actuelles du mariage. Les droits civils de la femme
peuvent-ils être améliorés?--§VI. Mondaines et demi-mondaines.--§VII. Le
divorce.--§VIII. Où se retrouve le type de la femme française.


§I

_L'émancipation politique des femmes jugée par l'école révolutionnaire._

Les honteux spectacles que donnaient les _flagelleuses_, les émeutes que
les femmes des clubs suscitaient dans les rues, devinrent bientôt un
grave embarras pour la République.

Les hommes de la Révolution avaient bien pu se servir des femmes pour
faire réussir leurs projets, mais ils n'entendaient pas qu'elles dussent
être entre leurs mains autre chose qu'un instrument plus ou moins
conscient de son rôle; ils se souciaient fort peu de les associer à ces
droits politiques que leurs pétitions réclamaient, qu'Olympe de Gouges
défendait et qu'appuyait Condorcet.



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