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Text on one page: Few Medium Many
Majorem multo, tibi quam erat
pecunia, etc._ (Plaute, _Aululaire_, 495-499).]

Ainsi parlait la Romaine. Depuis, les chevaux ont remplacé les mulets;
mais l'économie domestique n'y a rien gagné.

Je rappelais tout à l'heure que la première moitié de notre siècle avait
vu renaître la simplicité. En 1814 un auguste exilé, qui revoyait la
France, disait à de nobles dames en parlant d'une sainte princesse dont
la jeunesse avait eu pour palais la prison du Temple: «Ma belle-fille
est d'une grande simplicité; elle ne vous donnera pas l'exemple du
luxe[519].» Pendant près de trente-quatre ans, cette simplicité régna à la
cour de France.

[Note 519: _Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu.]

Les temps sont changés. Le luxe a reparu. Des influences multiples y ont
contribué. Il faut en signaler quelques-unes.

A l'aristocratie de race a succédé l'aristocratie d'argent. Il suffisait
à la première de se nommer pour exercer son prestige. Cette ressource
manquant à la seconde, elle ne peut briller que par l'éclat extérieur.
A la suite des idées égalitaires du temps, ce luxe s'est propagé dans
toutes les classes de la société. Dans les rangs les plus modestes, la
femme a voulu rivaliser d'élégance avec la femme opulente; et d'après un
vieil adage, ce qu'elle n'était pas, elle a voulu le paraître.

C'est dans le luxe que la femme frivole a mis sa gloire. La grande
coquette aimera mieux voir attaquer son honneur que critiquer sa
toilette.

Pour subvenir à ce luxe, la femme a besoin d'or. Cet or, elle sait où le
chercher. Elle aussi est atteinte par l'épidémie du jour, l'agiotage; et
la soif de l'or a aussi desséché sa poitrine. Elle ne se borne plus aux
paris des courses.

«Signe des temps! a dit un publiciste. Les femmes apparaissent autour de
la Bourse! Elles franchiront, quelque jour, triomphalement la grille et
ajouteront à tous les droits qu'elles réclament le droit à la ruine!» En
attendant, elles spéculent aux portes du palais. Les voici partagées
en deux groupes, la bohème et l'aristocratie. La bohème, ce sont ces
vieilles femmes collées aux grilles de la Bourse, lisant les journaux
financiers ou tricotant («les tricoteuses de l'agio!»), s'efforçant de
suivre le flux et le reflux de cette mer houleuse. L'aristocratie, ce
sont ces femmes élégantes, femmes du monde et femmes du demi-monde qui,
chez le pâtissier voisin, donnent leurs ordres au commis d'agent de
change qui pénètre, pour leur compte, dans le temple profane d'où elles
sont encore exclues[520].

[Note 520: Jules Claretie, _la Vie à Paris_. 1881.]

Mais le groupe des joueuses de Bourse est encore restreint, Dieu merci.
D'ordinaire, c'est en poussant le mari aux spéculations hasardeuses que
la femme se procure les ressources de son luxe. Plus d'une fois, comme
le disait déjà un écrivain du XVIe siècle, c'est le luxe de la femme qui
non seulement ruine le mari, mais lui fait toucher à l'argent d'autrui
quand le sien est épuisé. Plus d'une fois aussi, c'est pour alimenter ce
luxe que l'homme, placé par les événements publics, entre le souci de
garder des fonctions sociales et la crainte de manquer à son devoir, se
laisse entraîner à de honteuses capitulations de conscience[521].

[Note 521: Mézières, _Études morales sur le temps présent. 1869.]

«Malheureux cet homme, disait naguère Caton le Censeur, malheureux cet
homme, et s'il fléchit, et s'il demeure inexorable! Car, ce que lui-même
n'aura pas donné, il le verra donner par un autre[522].»

[Note 522: _Miserum illum virum, et qui exoratus, et qui non exoratus
erit! quum, quod ipse non dederit, datum ab alio videbit_. Tite Live,
XXXIV, 4; et mon étude sur _la Femme romaine_.]

Aujourd'hui, comme au siècle de Caton, le luxe, peut faire de la femme
une courtisane. Il ne lui manque plus que ce dernier trait d'ailleurs
pour appartenir à ce demi-monde qui lui donne à présent la mode et
jusqu'au ton.

Comme dans toute société en décomposition, la courtisane prend à notre
époque une place considérable.

Lorsqu'elle a fait son entrée dans la littérature, on l'avait montrée se
purifiant, non comme Madeleine, par les pleurs du repentir et par le feu
de l'amour divin, mais par une dernière chute que lui faisait faire une
passion que l'on proclamait généreuse parce qu'elle n'était plus vénale.
Aujourd'hui on ne se contente plus de cette étrange réhabilitation. Dans
le roman, sur le théâtre, on représente la courtisane dans le triomphe
même du vice. On ne fait même plus battre en elle le coeur de la femme.
C'est bien réellement la fille de marbre, froide, insensible à tout,
excepté au cliquetis de l'or, étalant insolemment sa honte dans les
splendeurs d'un luxe scandaleux, ne possédant souvent ni beauté, ni
jeunesse, ni esprit, n'ayant d'autre attrait que celui du vice, mais par
la puissance de ce vice devenant la reine du jour, reine qui a la
plus considérable liste civile que la vénalité de la femme ait jamais
prélevée sur la corruption d'une époque.

Éclipsées par ces rivales, des femmes du monde ont voulu savoir par
quels secrets les femmes du demi-monde leur dérobaient leur sceptre, et
comme au XVIe siècle, il en est qui ont mis leur étude à copier ce type
honteux. Elles ont pris à la courtisane ses toilettes, ses allures, son
langage. Et sans doute le triomphe de la grande dame devait lui paraître
complet lorsqu'elle avait réussi à être confondue avec son modèle.

Cette imitation de la courtisane par la femme du monde a produit un type
qui a reçu un nom trivial que j'hésite à reproduire: la _cocodette_;
et le langage du demi-monde, adopté dans une partie du vrai monde,
recevait, il y a plusieurs années, un nom spécial, la _langue verte_,
langue qui a eu jusqu'à son dictionnaire.

Nous le voyons: la femme qui a pris les dehors de la courtisane peut
bien, pour jouir de son luxe, se procurer les scandaleuses ressources
dont dispose son modèle.

Comme je viens de l'indiquer, le roman n'a que trop contribué à faire
envier à la femme honnête, mais frivole, le triomphe de la courtisane.
Et, par malheur, dans la vie activement désoeuvrée de la femme mondaine,
la seule place que celle-ci accorde à la lecture appartient au roman,
non pas même généralement au roman pur, délicat, qui a produit dans
notre siècle des oeuvres exquises, mais au roman immoral dans le fond et
souvent aussi dans la forme.

Quand l'héroïne de ce dernier roman n'est pas une courtisane, c'est bien
souvent, ou la femme d'instinct que l'on a nommée la _faunesse_, ou
bien c'est une de ces créatures artificielles qui, je l'espère pour nos
contemporaines, n'ont pu sortir que du cerveau du romancier. Je lis peu
de romans; mais lorsqu'il m'arrive d'ouvrir un de ces livres, il me
semble souvent que je suis transportée dans un bal masqué. On me dit que
des femmes sont là; mais je ne les reconnais pas. Derrière le masque
très compliqué que j'ai sous les yeux, je cherche en vain le fond
éternel de la nature humaine, ce fond que je retrouve si aisément
dans la plus haute antiquité. Je plaindrais fort la femme qui ne se
reconnaîtrait pas plutôt dans une Nausicaa, dans une Andromaque, dans
une Pénélope, que dans ces types conventionnels où l'on prétend nous
montrer nos contemporaines.

Cependant le roman actuel se pique de réalisme. La peinture, très laide
généralement, s'est substituée à l'idée, et la sensation a remplacé
le sentiment. Ce réalisme va jusqu'au plus abject matérialisme dans
certaines oeuvres dont les innombrables éditions attestent l'immense
succès. Et cependant ces ouvrages où la boue se montre à découvert, me
paraissent moins dangereux encore que des romans qui se rattachent à une
autre école, mais qui dissimulent sous un tapis de fleurs la même fange.
Ici le vice ne se montre pas dans cette brutalité qui, après tout,
inspire plus d'horreur que d'attrait; mais ce vice se présente sous
les dehors qui peuvent le mieux séduire les caractères faibles et les
imaginations ardentes. On a fait de l'adultère une vertu, et la vertu la
plus chère au coeur de la femme: le dévouement! La suprême expression
de cette vertu est la violation de la foi conjugale. Si, comme dans
_Jacques_, la femme combat, ce n'est pas pour obéir à des lois
religieuses ou civiles qu'elle ne reconnaît pas, c'est par égard pour
son mari qui, par extraordinaire, est un être d'élite; et lorsqu'enfin
elle tombe, elle souhaite que chaque fois que son complice et elle se
réuniront pour renouveler cet outrage, ils s'agenouillent... et prient
pour le mari qu'ils trompent et déshonorent! Et si ce mari sait
comprendre son rôle, il accepte son malheur avec résignation, il trouve
que sa femme n'a fait «que céder à l'entraînement d'une destinée
inévitable... Nulle créature humaine ne peut commander à l'amour, et nul
n'est coupable pour le ressentir et pour le perdre[523].» Ce qui, pour ce
mari, constitue la trahison conjugale, ce n'est pas l'infidélité, c'est
le mensonge. Pour lui la femme n'est adultère que lorsqu'elle paraît
témoigner à son mari l'amour qu'elle vient de prouver à son amant.
Comment s'étonner que ce mari philosophe ait un moment la pensée de dire
aux deux complices: «Je sais tout, et je pardonne à tous deux; sois ma
fille et qu'Octave soit mon fils; laissez-moi vieillir entre vous deux
et que la présence d'un ami malheureux, accueilli et consolé par vous,
appelle sur vos amours les bénédictions du ciel[524]?» On croit rêver
quand on lit de telles aberrations.

[Note 523: Georges Sand, _Jacques_.]

[Note 524: Ibid.]

Mais au moment où le mari va demander humblement de s'asseoir à ce foyer
où un autre a usurpé sa place, il est trop tard. La faute de sa femme a
eu des suites qui rendent nécessaire ou la mort de la coupable, ou la
mort du mari. «Tue-la,» dirait alors l'auteur de l'_Homme-femme_. Mais
l'auteur de _Jacques_ aime mieux dire au mari: «Tue-toi.» C'est que
pour ce dernier écrivain, le suicide aussi est un dévouement... comme
l'adultère; et de même qu'on peut se préparer à l'infidélité conjugale
par la prière, on se prépare au suicide comme à la réception d'un
sacrement[525]!

[Note 525: Georges Sand, _Jacques_. Voir aussi _Indiana_.]

L'auteur a, du reste, formulé sa théorie dans le même roman, d'où j'ai
extrait mes citations.



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