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Elle les engage donc
à proscrire de l'éducation donnée à ces enfants, tout ce qui pourrait
exalter leur imagination et leur faire rêver une autre vie que la
modeste existence à laquelle elles sont appelées. L'instruction
professionnelle, voilà ce qu'elle recommande pour ces jeunes personnes
avec l'enseignement de la lecture, de l'écriture, du calcul.

[Note 59: Par une touchante association, c'est dans cette même
maison, que huit cents femmes venaient chercher des secours et du
travail. Cette maison, située dans la rue de Sèvres, est aujourd'hui
occupée par l'hôpital de l'Enfant-Jésus. Sous sa nouvelle destination
de charité, elle a gardé son ancien nom. Guilhermy, _Inscriptions de la
France_, t. I, CCCLXXXVI.]

Mme de Maintenon se rencontrait encore avec Fénelon dans ce principe,
qu'il faut élever les filles pour la condition où elles doivent être
placées, pour le lieu même qu'elles doivent habiter. C'est la véritable
éducation professionnelle, sage, prudente, et qui, au lieu de faire
mépriser aux jeunes filles l'état où elles sont nées, les rend dignes
d'y faire honneur un jour[60].

[Note 60: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_; Fénelon, _De
l'éducation des filles_, ch. XII.]

L'instruction professionnelle existait donc au XVIIe siècle et même à
une époque antérieure. Henri Il avait créé à Paris, à l'hôpital de la
Trinité, rue Saint-Denis, une fabrique de tapisserie de haute et basse
lisse, fabrique qui avait pour jeunes ouvriers les orphelins recueillis
dans cette maison. Il y avait parmi eux trente jeunes filles qui étaient
ainsi initiées et exercées à notre vieil art national[61].

[Note 61: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. I, ccclxxvi et
note 2. Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), _les Arts au moyen âge et à
l'époque de la Renaissance_.]

Au XVIIe siècle, Mme de Miramion fonde la maison de la Sainte-Enfance où
des religieuses forment de petites orphelines au travail qui fait vivre,
à la foi qui soutient l'ouvrière. Elle fonde aussi un atelier où les
enfants apprennent, avec les ouvrages manuels, la lecture, l'écriture,
le catéchisme. Du reste, les travaux de couture étaient enseignés aux
jeunes filles dans ces petites écoles dont Mme de Miramion grossit
considérablement le nombre, et auxquelles elle prépara, elle aussi, de
dignes maîtresses dans ces saintes filles que le peuple reconnaissant
nomma les _Miramionnes_[62].

[Note 62: Mme de Miramion fonda plus de cent écoles. Bonneau-Avenant,
_Madame de Miramion_.]

L'instruction primaire poursuivait, en effet, son cours, et elle
continuait de faire une large part à l'instruction gratuite. Au XVIe
siècle elle avait pris un développement extraordinaire que les guerres
de religion vinrent ralentir, mais qui continua pendant les deux siècles
suivants. L'Église donnait à ce mouvement une énergique impulsion. Les
archevêques de Bordeaux rappellent dans tous leurs statuts la nécessité
de l'instruction populaire, et l'un d'eux, Mgr de Rohan, demande à ses
curés de se procurer tous des maîtres et des maîtresses d'école. En
1682, l'évêque de Coutances exhorte les pasteurs des paroisses à faire
instruire les filles par quelque pieuse femme qui se dévouera «à un si
saint emploi.» Pour lui la mission de l'institutrice est, on le voit, un
sacerdoce. En 1696, les curés de Chartres supplient leur évêque de leur
donner des maîtres et des maîtresses d'école pour moraliser le peuple
par l'instruction gratuite: l'ignorance leur semble la source principale
du vice[63].

[Note 63: Allain, _l'Instruction primaire avant la Révolution_.
1881.]

Des inscriptions du XVIIe et du XVIIIe siècles nous montrent d'humbles
curés de campagne fondant ou soutenant, dans leurs paroisses, des écoles
de filles aussi bien que des écoles de garçons[64]. Ces inscriptions
attestent aussi que de généreuses chrétiennes prirent part aux
fondations scolaires, justement regardées comme des oeuvres pies[65].
Dans le traité de l'_Éducation des filles_, Fénelon demande que l'on
apprenne aux futures châtelaines le moyen d'établir de petites écoles
dans leurs villages[66].

[Note 64: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. III. DCCCLXXXIV
(Fontenay-sur-Bois); DCCCCXCVII (Genevilliers), etc.]

[Note 65: Ibid., t. III, DCCCLXXXII, DCCCCXIV, etc.]

[Note 66: Fénelon, _Éducation des filles_, ch. XII.]

Il serait trop long de citer tous les efforts de l'Église pour répandre
dans les plus humbles rangs de la société la lumière intellectuelle
dont elle est le foyer. Mais comment ne pas nommer quelques-unes des
communautés religieuses qui se dévouèrent à l'instruction du peuple? Dès
la fin du XVIe siècle, une femme admirable, Mlle de Sainte-Beuve,
fonde la communauté des Ursulines de France qui donnent l'instruction
gratuite. Elles enseignent à leurs élèves la lecture, l'écriture,
l'orthographe, le calcul[67]. En 1668, elles avaient 310 de ces
pépinières qui, d'après la pensée fondamentale de l'institut, devaient
préparer par l'enfant, par la jeune fille, la régénération de la famille
et de la société[68].

[Note 67: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 270. Instruction
aux demoiselles de la classe verte, mai 1714.--De curieux mémoires
récemment publiés, ajoutent une preuve de plus à la solide instruction
et au dévouement des Ursulines. Nous trouvons dans ces pages le nom
d'une fille des Godefroy, Louise-Catherine, en religion soeur Catherine
de l'Assomption, qui, à l'étude des saintes lettres, joignait celle du
latin, de la poésie, de l'arithmétique, et qui consacrait surtout son
zèle aux élèves les moins avancées. _Les savants Godefroy_. Mémoires
d'une famille pendant les XVIe, XVII, et XVIIIe siècles, par M. le
marquis de Godefroy-Ménilglaise. Paris, 1873.]

[Note 68: Voir plus haut, pages 33, 34.]

En 1789, parmi les autres communautés qui donnaient aux enfants
l'instruction primaire, les Filles de la Charité avaient 500 maisons:
les Soeurs d'Ernemont, 106 avec 11,660 élèves; les Soeurs d'Évron
recevaient dans leurs 89 établissements 3,000 élèves[69].

[Note 69: Chiffres recueillis par M. de Resbecq et cités par M.
Allain, _l'Instruction primaire avant la Révolution_.--La communauté
de Sainte-Marguerite ou de Notre-Dame-des-Vertus, et les Dames de la
Trinité instruisaient les filles du faubourg Saint-Antoine. Guilhermy.
_Inscriptions de la France_, t. I, CX-CXL.]

«Il y a ordinairement dans chaque paroisse deux écoles de charité, une
pour les garçons et l'autre pour les filles,» dit en 1769 un Traité du
gouvernement temporel et spirituel des paroisses[70].

[Note 70: Allain, _étude citée_. Sur les écoles de filles avant 1789,
voir le récent ouvrage de M. Albert Duruy, _l'Instruction publique et la
Révolution_.]

En chassant les religieux instituteurs de la jeunesse, en spoliant les
petites écoles, la Révolution allait plonger le peuple dans les ténèbres
de l'ignorance. Et la Révolution accuse de ces ténèbres ceux qui avaient
allumé et fait rayonner depuis tant de siècles le flambeau qu'elle-même
a éteint!

Si l'enseignement primaire avait poursuivi son cours au XVIIIe siècle,
nous ne saurions en dire autant de l'instruction donnée aux femmes du
monde. Quelque restreintes que fussent au XVIIe siècle les connaissances
que possédaient les disciples de Fénelon et de Mme de Maintenon, la
sûreté et la délicatesse de leur jugement pouvaient, nous l'avons
rappelé, suppléer en elles à l'étendue de l'instruction. Mais ce fond
solide, si rare même alors, manqua de plus en plus. La frivolité
seule domine au XVIIIe siècle. A cette époque la femme a la pire
des ignorances: celle qui veut décider de tout, en philosophie, en
politique, en religion. Telle grande dame qui n'a lu jusqu'alors que
dans ses Heures, se trouve, en une seule leçon, une philosophe sans le
savoir[71].

[Note 71: Taine, _les Origine de la France contemporaine. L'ancien
régime_.]

Les femmes les plus frivoles se passionnent pour la science. Vers 1782,
c'est une mode. On a dans son cabinet «un dictionnaire d'histoire
naturelle, des traités de physique et de chimie. Une femme ne se fait
plus peindre en déesse sur un nuage, mais dans un laboratoire, assise
parmi des équerres et des télescopes[72]. Les femmes du monde assistent
aux expériences scientifiques, elles suivent des cours de sciences
physiques et naturelles. En 1786, elles obtiennent la permission
d'assister aux cours du collège de France. A une séance publique de
l'Académie des Inscriptions, elles «applaudissent des dissertations sur
le boeuf Apis, sur le rapport des langues égyptienne, phénicienne et
grecque...» Rien ne les rebute. Plusieurs manient la lancette et même le
scalpel; la marquise de Voyer voit disséquer, et la jeune comtesse de
Coigny dissèque de ses propres mains[73].»

[Note 72: Id., _Id_.]

[Note 73: Id., _Id_.]

Il y avait là certainement quelques tendances louables. Nous ne pouvons,
par exemple, qu'applaudir à la décision qui permit aux femmes de suivre
les cours du Collège de France. Mais dans toutes les démonstrations que
provoqua chez la femme l'engouement de la science, il y a quelque chose
qui sent la parvenue. Elle exhibe ses richesses avec un étalage qui en
rappelle la date trop fraîche. En dépit de Molière et de Boileau, la
pédante a survécu, et avec la pédante, le préjugé contre une sage
instruction des filles.

Dans l'épître dédicatoire d'_Alzire_, adressée à Mme du Chatelet,
Voltaire, ayant à louer l'instruction de cette femme malheureusement
plus savante que vertueuse, citait des exemples contemporains qui lui
faisaient croire que son siècle ne partageait plus les préjugés que
Molière et Boileau avaient répandus contre l'instruction des femmes.
Mais Voltaire flattait son siècle, et à part quelques exceptions, la
jeune fille du XVIIIe siècle était élevée en poupée mondaine. «Une
fillette de six ans est serrée dans un corps de baleine; son vaste
panier soutient une robe couverte de guirlandes; elle porte sur la
tête un savant échafaudage de faux cheveux, de coussins et de noeuds,
rattaché par des épingles, couronné par des plumes, et tellement haut,
que souvent «le menton est à mi-chemin des pieds;» parfois on lui met du
rouge.



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