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José-Maria de Heredia
(1842--1905)

LES TROPHÉES



Table des matières

ÉPÎTRE LIMINAIRE
LA GRÈCE ET LA SICILE
L'Oubli
HERCULE ET LES CENTAURES
Némée
Stymphale
Nessus
La Centauresse
Centaures et Lapithes
Fuite de Centaures
La Naissance d'Aphrodité
Jason et Médée
ARTÉMIS ET LES NYMPHES
Artémis
La Chasse
Nymphée
Pan
Le Bain des Nymphes
Le Vase
Ariane
Bacchanale
Le réveil d'un dieu
La magicienne
Sphinx
Marsyas
PERSÉE ET ANDROMÈDE
Andromède au monstre
Persée et Andromède
Le Ravissement d'Andromède
ÉPIGRAMMES ET BUCOLIQUES
Le Chevrier
Les Bergers
Épigramme votive
Épigramme funéraire
Le Naufragé
La Prière du Mort
L'Esclave
Le Laboureur
À Hermès Criophore
La Jeune Morte
Regilla
Le Coureur
Le Cocher
Sur L'Othrys
ROME ET LES BARBARES
Pour le Vaisseau de Virgile
Villula
La Flûte
À Sextius
HORTORUM DEUS
I
II
III
IV
V
Le Tepidarium
Tranquillus
Lupercus
La Trebbia
Après Cannes
À un Triomphateur
ANTOINE ET CLÉOPÂTRE
Le Cydnus
Soir de Bataille
Antoine et Cléopâtre
SONNETS ÉPIGRAPHIQUES
Le Voeu
La Source
Le Dieu Hêtre
Aux Montagnes Divines
L'Exilée
LE MOYEN-ÂGE ET LA RENAISSANCE
Vitrail
Épiphanie
Le Huchier de Nazareth
L'Estoc
Médaille
Suivant Pétrarque
Sur le Livre des Amours de Pierre de Ronsard
La Belle Viole
Épitaphe
Vélin doré
La Dogaresse
Sur le Pont-Vieux
Le Vieil Orfèvre
L'Épée
À Claudius Popelin
Émail
Rêves d'Émail
LES CONQUÉRANTS
Les Conquérants
Jouvence
Le Tombeau du Conquérant
Carolo Quinto imperante
L'Ancêtre
À un Fondateur de Ville
Au Même
À une Ville morte
L'ORIENT ET LES TROPIQUES
LA VISION DE KHEM
I
II
III
Le Prisonnier
Le Samouraï
Le Daïmio
Fleurs de Feu
Fleur séculaire
Le Récif de Corail
LA NATURE ET LE RÊVE
Médaille antique
Les Funérailles
Vendange
La Sieste
LA MER DE BRETAGNE
Un Peintre
Bretagne
Floridum Mare
Soleil couchant
Maris Stella
Le Bain
Blason céleste
Armor
Mer montante
Brise Marine
La Conque
Le Lit
La Mort de l'Aigle
Plus Ultra
La Vie des Morts
Au Tragédien E. Rossi
Michel-Ange
Sur un Marbre brisé
ROMANCERO
LE SERREMENT DE MAINS
LA REVANCHE DE DIEGÔ LAYNEZ
LE TRIOMPHE DU CID
LES CONQUÉRANTS DE L'OR
I
II
III
IV
V
VI



L'amour sans plus du verd Laurier m'agrée.

Pierre de Ronsard

* * * * *

Manibus
carissimæ
et
amantissimæ
matris
filius memor

J. M. H.

* * * * *



ÉPÎTRE LIMINAIRE

À Leconte de L'Isle

_C'est à vous, cher et illustre ami, que j'aurais dédié ces
Trophées, si le respect d'une mémoire sacrée qui, je le sais, vous
est chère aussi, ne m'eût interdit d'inscrire un nom, si glorieux
soit-il, au frontispice de ce livre._

_Un à un, vous les avez vus naître, ces poèmes. Ils sont comme
des chaînons qui nous rattachent au temps déjà lointain où vous
enseigniez aux jeunes poètes, avec les règles et les subtils
secrets de notre art, l'amour de la poésie pure et du pur langage
français. Je vous suis plus redevable que tout autre: vous m'avez
jugé digne de l'honneur de votre amitié. J'ai pu, au cours d'une
longue intimité, comprendre mieux l'excellence de vos préceptes et
de vos conseils, toute la beauté de votre exemple. Et mon titre le
plus sûr à quelque gloire sera d'avoir été votre élève bien
aimé._

_C'est pour vous complaire que je recueille mes vers épars. Vous
m'avez assuré que ce livre, bien qu'en partie inachevé, garderait
néanmoins aux yeux du lecteur indulgent quelque chose de la noble
ordonnance que j'avais rêvée. Tel qu'il est, je vous l'offre, non
sans regret de n'avoir pu mieux faire, mais avec la conscience
d'avoir fait de mon mieux._

_Recevez-le, cher et illustre ami, en témoignage de mon
affectueuse gratitude, et comme il serait malséant de clore sans
le voeu traditionnel une épître liminaire, quelque brève qu'elle
soit, permettez que je vous souhaite, à vous et à tous ceux qui
feuilletteront ces pages, de prendre à lire mes poèmes autant de
plaisir que j'eus à les composer._

José-Maria de Heredia



LA GRÈCE ET LA SICILE





L'Oubli

Le temple est en ruine au haut du promontoire.
Et la Mort a mêlé, dans ce fauve terrain,
Les Déesses de marbre et les Héros d'airain
Dont l'herbe solitaire ensevelit la gloire.

Seul, parfois, un bouvier menant ses buffles boire,
De sa conque où soupire un antique refrain
Emplissant le ciel calme et l'horizon marin,
Sur l'azur infini dresse sa forme noire.

La Terre maternelle et douce aux anciens Dieux
Fait à chaque printemps, vainement éloquente,
Au chapiteau brisé verdir un autre acanthe;

Mais l'Homme indifférent au rêve des aïeux
Écoute sans frémir, du fond des nuits sereines,
La Mer qui se lamente en pleurant les Sirènes.




HERCULE ET LES CENTAURES





Némée

Depuis que le Dompteur entra dans la forêt
En suivant sur le sol la formidable empreinte,
Seul, un rugissement a trahi leur étreinte.
Tout s'est tu. Le soleil s'abîme et disparaît.

À travers le hallier, la ronce et le guéret,
Le pâtre épouvanté qui s'enfuit vers Tirynthe
Se tourne, et voit d'un oeil élargi par la crainte
Surgir au bord des bois le grand fauve en arrêt.

Il s'écrie. Il a vu la terreur de Némée
Qui sur le ciel sanglant ouvre sa gueule armée,
Et la crinière éparse et les sinistres crocs;

Car l'ombre grandissante avec le crépuscule
Fait, sous l'horrible peau qui flotte autour d'Hercule,
Mêlant l'homme à la bête, un monstrueux héros.




Stymphale

Et partout devant lui, par milliers, les oiseaux,
De la berge fangeuse où le Héros dévale,
S'envolèrent, ainsi qu'une brusque rafale,
Sur le lugubre lac dont clapotaient les eaux.

D'autres, d'un vol plus bas croisant leurs noirs réseaux,
Frôlaient le front baisé par les lèvres d'Omphale,
Quand, ajustant au nerf la flèche triomphale,
L'Archer superbe fit un pas dans les roseaux.

Et dès lors, du nuage effarouché qu'il crible,
Avec des cris stridents plut une pluie horrible
Que l'éclair meurtrier rayait de traits de feu.

Enfin, le Soleil vit, à travers ces nuées
Où son arc avait fait d'éclatantes trouées,
Hercule tout sanglant sourire au grand ciel bleu.




Nessus

Du temps que je vivais à mes frères pareil
Et comme eux ignorant d'un sort meilleur ou pire,
Les monts Thessaliens étaient mon vague empire
Et leurs torrents glacés lavaient mon poil vermeil.

Tel j'ai grandi, beau libre, heureux, sous le soleil;
Seule, éparse dans l'air que ma narine aspire,
La chaleureuse odeur des cavales d'Épire
Inquiétait parfois ma course ou mon sommeil.

Mais depuis que j'ai vu l'Épouse triomphale
Sourire entre les bras de l'Archer de Stymphale,
Le désir me harcèle et hérisse mes crins;

Car un Dieu, maudit soit le nom dont il se nomme!
A mêlé dans le sang enfiévré de mes reins
Au rut de l'étalon l'amour qui dompte l'homme.




La Centauresse

Jadis, à travers bois, rocs, torrents et vallons,
Errait le fier troupeau des Centaures sans nombre;
Sous leurs flancs le soleil se jouait avec l'ombre;
Ils mêlaient leurs crins noirs parmi nos cheveux blonds.

L'été fleurit en vain l'herbe. Nous la foulons
Seules. L'antre est désert que la broussaille encombre;
Et parfois je me prends, dans la nuit chaude et sombre,
À frémir à l'appel lointain des étalons.

Car la race de jour en jour diminuée
Des fils prodigieux qu'engendra la Nuée,
Nous délaisse et poursuit la Femme éperdument.

C'est que leur amour même aux brutes nous ravale;
Le cri qu'il nous arrache est un hennissement,
Et leur désir en nous n'étreint que la cavale.




Centaures et Lapithes

La foule nuptiale au festin s'est ruée,
Centaures et guerriers ivres, hardis et beaux;
Et la chair héroïque, au reflet des flambeaux,
Se mêle au poil ardent des fils de la Nuée.

Rires, tumulte... Un cri!... L'Épouse polluée
Que presse un noir poitrail, sous la pourpre en lambeaux
Se débat, et l'airain sonne au choc des sabots
Et la table s'écroule à travers la huée.

Alors celui pour qui le plus grand est un nain,
Se lève. Sur son crâne, un mufle léonin
Se fronce, hérissé de crins d'or. C'est Hercule.

Et d'un bout de la salle immense à l'autre bout,
Dompté par l'oeil terrible où la colère bout,
Le troupeau monstrueux en renâclant recule.




Fuite de Centaures

Ils fuient, ivres de meurtre et de rébellion,
Vers le mont escarpé qui garde leur retraite;
La peur les précipite, ils sentent la mort prête
Et flairent dans la nuit une odeur de lion.

Ils franchissent, foulant l'hydre et le stellion,
Ravins, torrents, halliers, sans que rien les arrête;
Et déjà, sur le ciel, se dresse au loin la crête
De l'Ossa, de l'Olympe ou du noir Pélion.

Parfois, l'un des fuyards de la farouche harde
Se cabre brusquement, se retourne, regarde,
Et rejoint d'un seul bond le fraternel bétail;

Car il a vu la lune éblouissante et pleine
Allonger derrière eux, suprême épouvantail,
La gigantesque horreur de l'ombre Herculéenne.




La Naissance d'Aphrodité

Avant tout, le Chaos enveloppait les mondes
Où roulaient sans mesure et l'Espace et le Temps;
Puis Gaia, favorable à ses fils les Titans,
Leur prêta son grand sein aux mamelles fécondes.

Ils tombèrent. Le Styx les couvrit de ses ondes.
Et jamais, sans l'éther foudroyé, le Printemps
N'avait fait resplendir les soleils éclatants,
Ni l'Été généreux mûri les moissons blondes.

Farouches, ignorants des rires et des jeux,
Les Immortels siégeaient sur l'Olympe neigeux.
Mais le ciel fit pleuvoir la virile rosée;

L'Océan s'entr'ouvrit, et dans sa nudité
Radieuse, émergeant de l'écume embrasée,
Dans le sang d'Ouranos fleurit Aphrodité.




Jason et Médée

À Gustave Moreau

En un calme enchanté, sous l'ample frondaison
De la forêt, berceau des antiques alarmes,
Une aube merveilleuse avivait de ses larmes,
Autour d'eux, une étrange et riche floraison.

Par l'air magique où flotte un parfum de poison,
Sa parole semait la puissance des charmes;
Le Héros la suivait et sur ses belles armes
Secouait les éclairs de l'illustre Toison.

Illuminant les bois d'un vol de pierreries,
De grands oiseaux passaient sous les voûtes fleuries,
Et dans les lacs d'argent pleuvait l'azur des cieux.

L'Amour leur souriait, mais la fatale Épouse
Emportait avec elle et sa fureur jalouse
Et les philtres d'Asie et son père et les Dieux.




ARTÉMIS ET LES NYMPHES





Artémis

L'âcre senteur des bois montant de toutes parts,
Chasseresse, a gonflé ta narine élargie,
Et, dans ta virginale et virile énergie,
Rejetant tes cheveux en arrière, tu pars!

Et du rugissement des rauques léopards
Jusqu'à la nuit tu fais retentir Ortygie,
Et bondis à travers la haletante orgie
Des grands chiens éventrés sur l'herbe rouge épars.

Et, bien plus, il te plaît, Déesse, que la ronce
Te morde et que la dent ou la griffe s'enfonce
Dans tes bras glorieux que le fer a vengés;

Car ton coeur veut goûter cette douceur cruelle
De mêler, en tes jeux, une pourpre immortelle
Au sang horrible et noir des monstres égorgés.




La Chasse

Le quadrige, au galop de ses étalons blancs,
Monte au faîte du ciel, et les chaudes haleines
Ont fait onduler l'or bariolé des plaines.
La Terre sent la flamme immense ardre ses flancs.

La forêt masse en vain ses feuillages plus lents;
Le Soleil, à travers les cimes incertaines
Et l'ombre où rit le timbre argentin des fontaines,
Se glisse, darde et luit en jeux étincelants.

C'est l'heure flamboyante où, par la ronce et l'herbe,
Bondissant au milieu des molosses, superbe,
Dans les clameurs de mort, le sang et les abois,

Faisant voler les traits de la corde tendue,
Les cheveux dénoués, haletante, éperdue,
Invincible, Artémis épouvante les bois.




Nymphée

Le quadrige céleste à l'horizon descend,
Et, voyant fuir sous lui l'occidentale arène,
Le Dieu retient en vain de la quadruple rêne
Ses étalons cabrés dans l'or incandescent.

Le char plonge.



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